À Cité de l’Union africaine, mercredi 6 mai, Félix Tshisekedi s’est livré à un exercice rare dans le paysage politique congolais : plus de trois heures de conférence de presse, sans véritable sujet interdit, sur fond de guerre à l’Est, de tensions diplomatiques régionales et de spéculations croissantes autour de l’avenir institutionnel du pays. Face aux journalistes, le Président de la République a choisi la posture d’équilibre : afficher l’autorité sans céder à la surenchère, défendre l’ouverture politique sans donner le sentiment de faiblesse, parler réforme constitutionnelle sans endosser l’idée d’un troisième mandat.

Dans le contexte politique à la congolaise où chaque mot présidentiel est désormais scruté comme un signal politique, cette prise de parole avait valeur de clarification. Elle ressemblait aussi à une opération de mises au point sur un certain nombre d’équivoques qui laissaient planer un malaise jusque dans les rangs de sa propre famille politique, l’Union sacrée de la nation (USN).
Des suites de Doha et de la situation des accords de Washington à la polémique sur les migrants en passant par la sempiternelle question des embouteillages et la salubrité dans la ville de Kinshasa, la révision/changement de la constitution et les velléités d’un troisième mandat, etc., le Chef de l’Etat n’a fait tabou d’aucun sujet qu’il a abordé avec le même flegme.
Guerre à l’Est : la fermeté sans rupture diplomatique
Sur la situation sécuritaire dans l’Est du pays, le chef de l’État a adopté un ton grave, parfois offensif. Il a dénoncé une « guerre imposée » à la RDC, évoquant un conflit aux conséquences humaines, militaires et diplomatiques majeures.
Mais derrière la fermeté du discours, une ligne stratégique se dessine : maintenir la pression diplomatique tout en évitant l’escalade incontrôlée.
Depuis plusieurs mois, Kinshasa évolue dans un jeu complexe entre initiatives régionales, médiations internationales et discussions parallèles menées notamment à Washington et à Doha. Dans ce contexte, Félix Tshisekedi a voulu rappeler que la diplomatie n’était pas, selon lui, « une faiblesse », mais « un instrument de puissance ».
Le président de la République a ainsi opté pour une posture de résistance maîtrisée : parler paix sans apparaître conciliant, maintenir le dialogue sans banaliser l’occupation de portions du territoire national.
Interrogé sur un éventuel retrait des forces rwandaises, il a répondu par une formule à la fois prudente et lourde d’incertitude au regard de la versatilité du régime rwandais : « Dieu seul sait ».
Washington, minerais et souveraineté : Tshisekedi rassure
Très attendu sur les partenariats stratégiques engagés avec les États-Unis, le Chef de l’Etat a voulu à désamorcer les soupçons d’abandon de souveraineté et dissiper les rumeurs sur de quelconques impositions de choix que le pays aurait subites. Aucun accord, a-t-il insisté, ne sera accepté s’il remet en cause « l’intégrité territoriale », « la souveraineté nationale » ou « la dignité du peuple congolais ».
Derrière cette mise au point se joue un enjeu central du quinquennat : transformer l’immense potentiel minier congolais en levier de puissance économique nationale. Depuis son arrivée au pouvoir, Félix Tshisekedi s’efforce à repositionner la RDC dans les chaînes stratégiques mondiales des minerais critiques, particulièrement dans le contexte de la transition énergétique mondiale. Mais cette ambition se heurte à une méfiance persistante d’une partie de l’opinion, hantée par l’histoire des ressources exploitées au profit d’intérêts extérieurs.
Félix Tshisekedi a donc insisté sur la transformation locale des minerais, la création d’emplois et le développement des infrastructures, cherchant à inscrire ses partenariats internationaux dans une logique de « souveraineté économique ».
Migrants expulsés des États-Unis : un « service entre partenaires »
Autre dossier sensible : l’accueil en RDC de migrants expulsés des États-Unis. Là encore, le Président Tshisekedi a choisi l’assumation. Oui, la RDC a accepté de coopérer avec Washington. Oui, il s’agit d’un « service rendu » aux États-Unis. Mais non, a-t-il insisté, il ne s’agit ni d’un arrangement financier ni d’un transfert de criminels.
« Ce sont des gentillesses entre partenaires », a résumé Félix Tshisekedi.
Dans une opinion publique congolaise traversée par les théories de marchandage diplomatique, Tshisekedi a voulu visiblement désamorcer toute lecture de dépendance ou de soumission envers Washington.
Constitution : le Président entrouvre la porte

C’est toutefois sur la question constitutionnelle que la conférence de presse a pris une dimension hautement politique.
Depuis plusieurs mois, le débat sur une éventuelle révision de la Constitution, voire même son changement, s’installe progressivement dans le paysage congolais. Officiellement, le camp présidentiel évoque la nécessité d’adapter certaines de ses dispositions aux nouvelles réalités géopolitiques et judiciaires. Officieusement, l’opposition soupçonne une stratégie de préparation d’un troisième mandat.
Mercredi, Félix Tshisekedi a tenté de marcher sur cette ligne étroite. Il a refusé de réduire la réflexion constitutionnelle à la seule question du pouvoir personnel, tout en défendant l’idée qu’aucun débat national ne devait être « interdit ».
Mais c’est surtout une phrase qui a immédiatement cristallisé les réactions : « Si le peuple veut que j’aie un troisième mandat, j’accepterai ».
En quelques mots, et sans vouloir officialiser une intention, Félix Tshisekedi aurait voulu se décharger des autres intentions qui lui sont prêtées sans toutefois fermer aucune porte. Les observateurs considèrent qu’il s’agit-là d’une posture habile par laquelle Félix Tshisekedi laisse à son camp politique la possibilité de continuer à tester l’opinion.
Dans la foulée et par ailleurs, il a également évoqué certaines réformes institutionnelles et judiciaires liées au partenariat avec les États-Unis, reconnaissant que celles-ci pourraient nécessiter des ajustements constitutionnels.
Dialogue politique : ouverture sous conditions
Sur l’idée d’un dialogue politique inclusif, régulièrement réclamé par une partie de l’opposition et de la société civile, le chef de l’État est resté fidèle à sa ligne : ouverture de principe, mais méfiance sur les finalités.
« Croyez-vous qu’après ce dialogue, les Rwandais vont quitter notre pays ? », a-t-il lancé.
Pour Félix Tshisekedi, un dialogue ne peut être acceptable que s’il contribue réellement à la paix. Hors de question, selon lui, de transformer ces discussions en mécanisme de partage du pouvoir ou de redistribution des postes institutionnels.
Le président est même allé plus loin en évoquant un possible report des élections de 2028 si la guerre se poursuivait. « Si on ne peut pas terminer cette guerre, malheureusement on ne pourra pas organiser les élections en 2028 », a-t-il affirmé, avant de citer le cas de Volodymyr Zelensky en Ukraine.
Une déclaration qui risque d’alimenter davantage les inquiétudes de ses opposants sur la trajectoire institutionnelle du pays.
Kabila, l’alternance et la bataille du récit
Enfin, le Président de la République a évoqué son prédécesseur, Joseph Kabila, dans un passage à forte charge symbolique. Sans attaque frontale, mais avec une froideur assumée, il a salué le rôle de l’ancien chef de l’État dans l’alternance de 2019, avant de regretter qu’il ait contribué à la dégradation ultérieure du climat politique.
« Les générations à venir retiendront que c’est lui l’acteur clé dans l’alternance pacifique et démocratique, et le fossoyeur de cette belle œuvre », s’est désolé Félix Tshisekedi.
Derrière cette formule se joue une bataille plus profonde : celle du récit historique de la première alternance pacifique dans l’histoire du pays.
Une opération de redevabilité… et de reconquête politique
Au-delà des annonces sur ces questions sensibles et sur tant d’autres comme l’économie et le social des congolais, cette conférence de presse apparaît comme une opération de rétablissement des équilibres dans l’opinion. Longtemps critiqué pour privilégier les médias internationaux et communiquer davantage depuis l’étranger que devant la presse congolaise, le Président a cherché à corriger cette image.
Dans un pays où les prises de parole présidentielles restent rares en dehors du traditionnel discours sur l’état de la Nation devant le Parlement, cet exercice avait aussi une portée institutionnelle : montrer un chef d’État capable d’affronter les questions sensibles, sans filtre apparent.
Mais derrière l’exercice de transparence, une autre réalité se dessine : celle du besoin de conserver l’initiative politique dans un contexte de fortes turbulences sécuritaires, diplomatiques et sociales.
Entre guerre à l’Est, pressions internationales, débats constitutionnels et interrogations électorales, Félix Tshisekedi avance désormais sur une ligne de crête, où chaque équilibre peut à tout moment devenir un point de bascule.
Jonas Eugène Kota

