Trafic ferroviaire Kinshasa-Matadi : Arrêter les frais avant le pire

À mesure que les incidents s’accumulent sur la ligne ferroviaire Kinshasa–Matadi, une évidence s’impose : continuer à faire circuler des trains dans les conditions actuelles relève moins de la résilience que d’une prise de risque calculée — et potentiellement dramatique.

Depuis la reprise officielle du trafic en septembre 2025 sous la houlette de Office National des Transports (ONATRA), la ligne n’a cessé d’alterner entre arrêts brutaux et reprises précipitées. À peine relancée, elle s’est rapidement illustrée par une succession d’incidents inquiétants.

Une des fréquentes interventions techniques sur le trafic ferroviaire peu sûr

Dès août 2025, un accident ferroviaire près de Mbanza-Ngungu sonnait déjà comme un premier avertissement. Les passagers sont restés bloqués plus de 8 heures au milieu de nulle part, sans information ni autre forme de soutien en pareille circonstance.

Quelques mois plus tard, en novembre, des pluies diluviennes endommageaient gravement les infrastructures, entraînant une suspension prolongée du trafic.

Mais c’est l’épisode d’avril 2026, avec l’immobilisation de l’Express 1501 en pleine voie, qui cristallise aujourd’hui les inquiétudes.

Une panne de plus, dira-t-on. Sauf que celle-ci a révélé, au grand jour, l’ampleur du malaise : incapacité technique à rétablir rapidement la situation, recours à des médiations non techniques, passagers livrés à eux-mêmes.

Bref, une scène symptomatique d’un système à bout de souffle.

Une infrastructure à bout d’âge

Au cœur du problème, un constat largement partagé par les experts : la vétusté avancée de l’ensemble du dispositif ferroviaire. Les rails, dont certains remontent à l’époque coloniale, ne répondent plus aux standards modernes, notamment l’écartement international dit SGR (1 435 mm). Ce décalage technique limite non seulement la performance du réseau, mais compromet surtout sa sécurité.

À cela s’ajoute un parc roulant en état de fragilité critique. Les locomotives accumulent les pannes, souvent en pleine course, immobilisant des trains pendant des heures, voire des journées entières.

Dans un contexte où la maintenance préventive est quasi inexistante, chaque trajet devient une loterie, non pas seulement sur la rentabilité mais avant tout sur les vies humaines.

Les conditions climatiques ne font qu’aggraver la situation. Sur un tracé exposé aux fortes pluies, les éboulements et affaissements de terrain sont fréquents.

Or, faute d’investissements conséquents dans le drainage, la stabilisation des sols et la surveillance géotechnique, chaque pluie transforme la voie ferrée en zone à haut risque.

Le facteur humain fragilisé

À ces défaillances techniques s’ajoute une crise sociale silencieuse. Des arriérés de salaire estimés à près de huit mois pèsent sur le personnel. Dans ces conditions, difficile d’exiger rigueur, vigilance et réactivité. Or, dans le secteur ferroviaire, la moindre faille humaine peut avoir des conséquences irréversibles.

L’illusion d’un trafic renforcé

Paradoxalement, au lieu de ralentir, l’ONATRA a choisi d’accélérer. Depuis le 28 février 2026, le trafic voyageurs a officiellement repris, et des rotations supplémentaires ont été instaurées à partir du 15 mars pour répondre à la demande.

Une fuite en avant qui interroge. Car augmenter la fréquence des trains sur une infrastructure instable revient à multiplier les probabilités d’accident. Dans les normes internationales de sécurité ferroviaire, une série d’incidents rapprochés impose généralement une suspension immédiate du trafic, le temps de procéder à un audit technique complet.

Rien de tel n’a été observé jusqu’ici.

Entre impératif politique et réalité technique

Derrière cet entêtement, nombreux sont ceux qui voient des considérations politiques. La relance du trafic Kinshasa–Matadi, axe stratégique pour l’économie nationale, constitue un symbole fort, certes.

Mais à vouloir préserver ce symbole coûte que coûte, les autorités prennent le risque de sacrifier l’essentiel : la sécurité des usagers.

Or, l’histoire ferroviaire mondiale est sans appel : les grandes catastrophes surviennent rarement sans signes précurseurs. Accidents mineurs, pannes répétées, défaillances techniques… autant de signaux d’alerte qui, ignorés, finissent par conduire à des drames humains.

Suspendre pour reconstruire

Il est encore temps d’éviter le pire. Mais cela suppose une décision courageuse : suspendre temporairement le trafic pour engager une véritable remise à niveau. Cela implique :

Le renouvellement complet de la voie ferrée aux standards internationaux ;

La modernisation du parc roulant ;

La mise en place d’un système de maintenance rigoureux ;

L’investissement dans des infrastructures de résilience climatique ;

Et la régularisation de la situation sociale du personnel.

À défaut, la ligne Kinshasa–Matadi continuera de fonctionner comme une bombe à retardement, car au-delà des chiffres et des considérations techniques, une réalité demeure : chaque train qui circule aujourd’hui transporte des vies.

Et à ce rythme, la question n’est plus de savoir si un drame surviendra, mais quand.

Jonas Eugène Kota

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