En politique congolaise, il y a les congrès ordinaires… et les congrès de survie. Celui organisé dimanche 15 mars 2026 par Modeste Bahati Lukwebo appartient clairement à la seconde catégorie.
Secoué par une véritable tempête politique après sa sortie jugée hérétique sur la révision constitutionnelle, le deuxième vice-président du Sénat de la République démocratique du Congo, lâché jusque dans ses propres rangs, a visiblement trouvé la parade : convoquer les siens, verrouiller la salle… et ressortir adoubé pour cinq nouvelles années à la tête de son parti.
De l’hérésie politique à la fatwa interne
Tout est parti d’une prise de position jugée déviante au sein de Union Sacrée de la Nation. En se montrant réservé face à l’idée d’une révision constitutionnelle — perçue par certains comme une voie vers un éventuel troisième mandat pour Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo — Modeste Bahati Lukwebo a déclenché une véritable levée de boucliers. Dans une majorité où l’argument de la « mission historique » du chef de l’État face à la guerre à l’Est tend à supplanter celui du mandat électoral, la nuance n’a pas sa place.
Résultat : désaveu public, y compris par les députés de son propre regroupement AFDC-A, critiques internes virulentes… et surtout, une pétition au Sénat visant sa déchéance du bureau.
Acculé, le sénateur – surnommé Maradona pour son « jeu-de-jambisme » dans ce genre de situations – avait déjà tenté d’éteindre l’incendie en présentant ses excuses à ses collègues, allant jusqu’à réaffirmer sa loyauté au chef de l’État. Une contrition politique en bonne et due forme, perçue par certains comme un acte de survie.
Le congrès de tous les dangers… transformé en plébiscite
C’est dans cette ambiance de quasi-mise à mort politique que s’est tenu, à l’hôtel Béatrice de Kinshasa, le quatrième congrès de l’Alliance des Forces Démocratiques du Congo (AFDC). Officiellement, il s’agissait d’un rendez-vous statutaire quinquennal, destiné à évaluer le parcours du parti et à tracer ses perspectives.
Officieusement, beaucoup y ont vu une opération de sauvetage politique soigneusement orchestrée.
Et le résultat n’a surpris personne : Modeste Bahati Lukwebo a été reconduit à la tête du parti pour cinq ans. Une manière de reprendre la main en interne, au moment même où elle lui échappait dangereusement ailleurs.
Dans la foulée, le congrès a également réaffirmé l’ancrage de l’AFDC au sein de l’Union sacrée, comme pour dissiper toute ambiguïté idéologique.
Du renforcement au verrouillage
Pour parachever cette démonstration de contrôle, le congrès a validé la création de nouvelles structures internes : Inspection générale, Comité des sages, Commission de discipline et Collège des conseillers nationaux.
Officiellement, il s’agit de moderniser et structurer le parti. Officieusement, certains y voient un resserrement des rangs dans un contexte où la dissidence interne a failli emporter l’autorité morale.
Le président reconduit n’a d’ailleurs pas caché sa satisfaction : « Je dois sincèrement vous remercier pour la confiance que vous venez de placer une fois de plus en ma modeste personne en me reconduisant au poste de président national statutaire et autorité morale de notre parti… »
Un discours classique de victoire… mais dans un contexte tout sauf ordinaire.
Silence stratégique sur la Constitution
Fait notable : dans son discours de clôture, Modeste Bahati Lukwebo a soigneusement évité de revenir sur la question constitutionnelle, pourtant à l’origine de la crise. À la place, il a préféré réaffirmer son alignement total : « Je continuerai à servir l’Union sacrée de la Nation. Je resterai toujours derrière le Chef de l’État, Son Excellence Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo… »
Une profession de foi qui sonne comme un recentrage politique après une sortie jugée trop indépendante.
Dans un registre plus consensuel, le leader de l’AFDC a évoqué la situation sécuritaire dans l’Est, rendant hommage aux FARDC et aux populations de l’Ituri, du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, tout en saluant les efforts diplomatiques du président Tshisekedi, notamment autour des accords de Washington et de la résolution 2773 du Conseil de sécurité.
Il a également rappelé les performances électorales de son parti en 2023, mettant en avant ses milliers de candidats et ses efforts en matière de représentativité.
Mais derrière ce discours de bilan et de projection, c’est une autre bataille qui se joue. Car si Modeste Bahati Lukwebo a réussi à se faire réadouber par les siens, rien n’indique que la tempête soit passée au Sénat.
La pétition visant sa déchéance reste suspendue comme une épée de Damoclès, à la veille de l’ouverture de la session de mars 2026. En clair : le congrès lui a offert un sursis politique en interne, mais dans l’arène parlementaire, le combat est loin d’être terminé.
Et à Kinshasa, chacun le sait : en politique, un congrès peut sauver une carrière… mais rarement effacer une faute de ligne.
JEK

