Une tribune de Jonas Eugène Kota
À intervalles réguliers, la République démocratique du Congo annonce le démantèlement de réseaux mafieux infiltrés dans le circuit de la paie des agents publics. Audits spectaculaires, chiffres vertigineux, promesses de poursuites judiciaires : la mécanique institutionnelle semble bien huilée.
Pourtant, derrière ces révélations successives, un fait demeure troublant : les sanctions disciplinaires et judiciaires tardent, voire disparaissent dans les limbes administratives.
La fraude est structurelle, pas accidentelle
Le cas le plus récent est particulièrement édifiant. L’Inspection Générale des Finances (IGF) vient, en effet, de révéler, au terme d’un audit ad hoc, un vaste réseau d’irrégularités dans le circuit de la paie des agents publics, évaluant le manque à gagner mensuel à 148.999.749.440,95 CDF, soit près de 149 milliards de francs congolais. L’audit épingle 145.604 agents payés avec des matricules incorrects ou fabriqués, 53.328 agents disposant de plusieurs matricules sous le même nom, 93.356 partageant un même numéro matricule, ainsi que 43.725 agents rémunérés sans figurer sur les listes déclaratives de leurs services d’origine.
Plus troublant encore, 961 agents chargés du traitement de la paie apparaissent sur plusieurs listings ministériels, certains sur plus de quinze listes différentes, suggérant l’existence d’un réseau organisé au cœur même du dispositif de paiement.
Si des transmissions aux instances judiciaires et des désactivations administratives ont été annoncées, aucune décision judiciaire d’envergure n’a, à ce stade, été rendue publique.
Ce n’est pas tout. En avril 2023 déjà, l’Inspection Générale des Finances révélait l’existence de plus de 145 000 matricules incorrects ou fictifs, des dizaines de milliers de doublons et 961 agents de traitement de la paie apparaissant sur plusieurs listings ministériels.
Le manque à gagner mensuel pour le Trésor public était estimé à près de 149 milliards de FC.
Les dossiers avaient été annoncés comme transmis à la justice. Des comptes auraient été gelés, des désactivations administratives enclenchées.
Mais, près de trois ans plus tard, aucune condamnation emblématique n’est venue marquer un tournant dans cette affaire : les identités restent inconnues du public, les procédures invisibles, les décisions judiciaires introuvables.
Octobre 2025 : 11 milliards CDF par mois, et puis ?
En octobre 2025, le ministre des Finances, Doudou Fwamba Likunde Li-Botayi, dénonçait une nouvelle tentative de fraude. Cette fois, il s’agissait de « mécanisations non validées » insérées illégalement dans les listings de paie — autrement dit, des noms ou structures de paiement introduits sans autorisation préalable.
Montant visé : environ 11 milliards de francs congolais par mois, soit près de 5,5 millions de dollars.
Le ministre ordonnait un retraitement complet des listings, provoquant un léger retard dans le paiement des salaires, mais permettant, selon lui, de protéger le Trésor public. Il annonçait également l’ouverture d’enquêtes pour identifier les auteurs de ces insertions frauduleuses au sein de la Direction de la Paie.
Un an plus tard, aucune communication officielle n’est venue préciser les résultats de l’enquête,les agents identifiés, les sanctions disciplinaires prises, ni les poursuites judiciaires engagées.
L’affaire semble s’être dissoute dans le silence institutionnel.
Une répétition inquiétante
Le schéma est désormais connu : 1. Des irrégularités massives sont annoncées ; 2. des annonces de transmission à la justice ou d’ouverture d’enquêtes sont faites ; 3. La communication politique et propagandiste sur la « rigueur » et l’« orthodoxie financière » s’ensuit ; 4. Les suites judiciaires visibles se font attendre.
Cette récurrence interroge, car ces faits ne relèvent pas de simples fautes administratives. Ils constituent des crimes économiques et financiers caractérisés : détournement de deniers publics, faux et usage de faux, association de malfaiteurs, blanchiment éventuel.
Or, la RDC s’est récemment dotée d’une juridiction spécialisée compétente en matière de crimes économiques et financiers, précisément pour traiter ce type d’infractions. La matière est matériellement démontrable : les listings de paie, les matricules, les flux bancaires et les autorisations administratives laissent des traces documentaires.
Les responsables sont identifiables nominativement, notamment au sein des services de traitement de la paie.
Dès lors, l’absence de décisions administratives, disciplinaires ou judiciaires publiques ne peut être expliquée par une impossibilité technique.
Une impunité organisée ou une paralysie systémique ?
Plusieurs hypothèses se dessinent, dès lors, étant donné que la nature a horreur du vide.
Première hypothèse – Une protection interne de réseaux transversaux : la paie publique implique plusieurs ministères, directions et services techniques. Les responsabilités sont imbriquées.
Deuxième hypothèse – Des complicités hiérarchiques : les insertions frauduleuses répétées supposent un minimum de validation ou de tolérance interne.
Troisième hypothèse – Faiblesse de la chaîne disciplinaire : les procédures administratives restent lentes, opaques et rarement rendues publiques.
Quatrième hypothèse – Instrumentalisation politique des révélations : la dénonciation sert parfois davantage à afficher une volonté de rigueur qu’à enclencher une réelle purge judiciaire. Autrement dit, on annonce des découvertes juste pour donner l’impression qu’on travaille.
Dans tous les cas, le message envoyé quant à l’image de la République est problématique : le risque pénal semble faible comparé aux gains potentiels.
Un coût politique et budgétaire
Ce qui reste sûr, c’est que l’impunité dans le circuit de la paie ne peut rester sans conséquence. Trois effets majeurs peuvent être évoqués, à savoir :
1. L’érosion de la crédibilité de l’État : comment exiger l’orthodoxie fiscale des citoyens lorsque la masse salariale publique est régulièrement infiltrée ?
2. La fragilisation du Trésor public : des milliards de francs congolais détournés mensuellement représentent des écoles non construites, des hôpitaux non équipés, une voirie non entretenue, les vrais agents mal payés, etc.
3. La démoralisation des fonctionnaires réguliers : ceux qui subissent des retards de salaire pendant que d’autres captent frauduleusement des paiements fictifs.
Et cette question centrale : qui protège qui ?
Les cas sont documentés. Les montants sont connus. Les listings sont traçables. Les agents impliqués sont identifiables. Une juridiction spécialisée existe. Pourtant, les procès et les condamnations publiques font défaut. La véritable question n’est donc plus seulement celle de la fraude, mais celle de sa tolérance structurelle.
Que cache l’impunité des réseaux mafieux dans le circuit de la paie des agents publics ? Une incapacité institutionnelle ?Une solidarité corporatiste ? Ou un système de redistribution occulte enraciné dans l’administration ?
Tant que les enquêtes annoncées — notamment celle seulement évoquée après la dénonciation surmédiatisée de la tentative de fraude d’octobre 2025 — ne déboucheront pas sur des sanctions claires, nominatives et judiciairement établies, la lutte contre ces réseaux restera perçue comme un exercice de communication et de propagande politicienne plus que comme une réforme structurelle.
Et dans l’ombre des listings de paie, les réseaux auront toujours une longueur d’avance.

