Le débat sur l’effort de guerre et la gestion des fonds publics refait surface en République démocratique du Congo, à la suite d’une correspondance du vice-premier ministre en charge des Transports, Jean-Pierre Bemba, adressée le 22 janvier 2026 au Directeur général de l’Ogefrem, William Kazumba.
Au cœur de la polémique : 1,6 million de dollars décaissés en 2025 par cet établissement public au titre de « fonds secrets de recherche ».
Le chèque de la discorde
L’affaire renvoie à un précédent épisode très médiatisé. Le 6 février 2025, Jean-Pierre Bemba apparaissait devant les caméras, exhibant un chèque d’un million de dollars remis par l’Office de gestion du fret multimodal (Ogefrem) pour soutenir l’effort de guerre des FARDC dans l’Est du pays.
Le geste avait immédiatement déclenché un tollé sur la gouvernance financière des entreprises publiques, la traçabilité des fonds et la pertinence des contributions extrabudgétaires à l’armée.
L’Ogefrem s’était alors défendu en expliquant que ce soutien s’inscrivait dans le cadre des « contributions citoyennes et institutionnelles » face à l’agression du M23.
Puis des dons dans la suite des appuis…
Quelques mois plus tard, le 24 juin 2025, l’établissement public récidivait en remettant un lot important de vivres aux FARDC : 200 sacs de riz, 300 bidons de 5 litres d’huile végétale, 100 cartons de conserves et 200 cartons de poissons salés.
La cérémonie officielle, organisée à l’hôtel de la Défense, avait été présidée par le vice-premier ministre Guy Kabombo en personne, aux côtés du chef d’état-major général adjoint des FARDC.
Ces actions semblaient conforter l’idée que l’Ogefrem participait régulièrement à l’effort national de soutien aux troupes.
… Et la demande d’explication de Bemba
Presque un an après l’épisode du chèque, Jean-Pierre Bemba demande désormais à William Kazumba de justifier des décaissements cumulés de 1,6 million de dollars en 2025, qualifiés dans les documents comptables de « fonds secrets de recherche ». Une appellation inhabituelle, qui soulève des interrogations sur la nature exacte de ces dépenses.
Pour certains observateurs, cette démarche surprend, d’autant que la tutelle ministérielle avait elle-même valorisé publiquement les contributions de l’Ogefrem à l’effort de guerre. Et l’Ogefrem, lui, parle d’une pratique ancienne et encadrée.
Dans sa réponse, en effet, William Kazumba se veut catégorique : « L’Ogefrem, en tant qu’établissement public, est souvent sollicité pour soutenir les efforts de guerre depuis plus d’une décennie. Les fonds décaissés sont destinés à des comptes bien identifiés et facilement retraçables. »
Autrement dit, les dépenses mises en cause ne relèveraient ni d’une initiative personnelle ni d’un mécanisme opaque, mais d’un usage institutionnalisé, connu des autorités et documenté comptablement.
En filigrane, Kazumba semble s’interroger sur les raisons de cette brusque exigence de clarification, alors que les opérations de soutien de l’Ogefrem, comme de pratique dans d’autres entreprises et établissements publics d’ailleurs – étaient jusque-là considérées comme légitimes et conformes aux directives nationales.
William Kazumba, victime collatérale innocente ?
L’affaire ouvre une question plus large : le Directeur général est-il réellement responsable d’un système auquel il n’a fait que se conformer, ou devient-il aujourd’hui un bouc émissaire dans un contexte politique volatile ?
Certains analystes estiment que Kazumba se retrouve pris dans un engrenage où l’effort de guerre, les pratiques d’exception et les tensions politiques internes peuvent transformer un manager en cible commode, au moment où l’État tente d’afficher une rigueur renouvelée dans la gestion publique.—
Cette nouvelle controverse rappelle que la transparence dans la gestion des fonds publics demeure un enjeu majeur en RDC, particulièrement lorsque les institutions participent à des efforts militaires. Les contributions extrabudgétaires aux FARDC, longtemps tolérées, nécessitent aujourd’hui un cadre clair, une reddition des comptes et un contrôle indépendant.
Entre nécessités sécuritaires et rigueur administrative, l’affaire Kazumba pourrait ouvrir un débat plus structurant sur le financement de la défense et le rôle des établissements publics dans un pays encore confronté à l’agression du M23 et à la fragilité de ses finances publiques.
JEK

