Une analyse géopolitique et geostratégique de Jonas Eugène Kota
La grande réunion de Lomé, tenue les 16 et 17 janvier 2026 sous la coordination de l’Union africaine et du président Faure Gnassingbé, médiateur principal désigné pour la crise en RDC et dans la région des Grands Lacs, a marqué un tournant dans les efforts de paix. Avec autour de la table des anciens chefs d’État africains et des représentants de Doha, de Washington, de l’UA et d’organisations régionales, la conférence avait pour ambition d’harmoniser des processus qui, jusqu’ici, semblaient marcher de manière parallèle — voire concurrente.
Mais cette réunion a-t-elle rendu obsolète ou fragilisé le processus conduit à Luanda par le président angolais João Lourenço, comme beaucoup le redoutent ?
Pour y répondre, il faut mesurer toute l’évolution de la médiation depuis plusieurs mois, replacer les décisions de Lomé dans leur contexte, et examiner si Luanda réussit encore à se positionner comme un cadre viable pour le dialogue politique inclusif en RDC.
1. Lomé : une architecture de médiation unifiée, loin des initiatives dispersées
La réunion de haut niveau de Lomé a réuni un panel impressionnant de facilitateurs africains — dont Olusegun Obasanjo (Nigeria), Uhuru Kenyatta (Kenya), Sahle-Work Zewde (Éthiopie), Mokgweetsi Masisi (Botswana) et Catherine Samba-Panza (RCA) — ainsi que des ministres des Affaires étrangères de la RDC, du Rwanda et de plusieurs pays de la région et des partenaires internationaux.
Le communiqué final de Lomé a mis l’accent sur la centralité de la médiation togolaise et a adopté une nouvelle architecture de coordination, avec notamment la création d’un Secrétariat Conjoint Indépendant chargé d’appuyer techniquement le Panel des Facilitateurs.
L’objectif déclaré : harmoniser les initiatives, éviter les duplications et concentrer l’effort diplomatique autour d’une démarche unifiée.
Dans un contexte marqué par une prolifération de processus — Nairobi, Doha, Washington, Luanda — cette centralisation vise à répondre à une critique récurrente : l’absence d’un cockpit unique pour gérer la médiation, une image qui a circulé sur les réseaux sociaux ces derniers jours.
2. Louanges pour Doha et le besoin d’un suivi africain structuré
Le communiqué de Lomé a explicitement recommandé une relance immédiate des pourparlers de Doha, afin de finaliser les six protocoles thématiques encore en suspens dans l’Accord cadre signé le 15 novembre 2025 entre la RDC et l’AFC/M23. Cet accent mis sur Doha, déjà salué par la Commission de l’Union africaine en novembre 2025 comme un progrès significatif vers la paix dans l’est congolais, souligne combien la médiation qatarie a gagné en légitimité.
À ce stade, l’on peut prétendre que Lomé, qui agit sous délégation des pouvoirs du Président en exercice de l’UA, ne rejette pas explicitement Luanda, mais place Doha au centre de la mise en œuvre politique des engagements. Cette relance se voudrait comme une reconnaissance explicite que certains efforts (notamment la création d’un cadre politique unifié entre Kinshasa et Kigali) ont été plus avancés à Doha qu’ailleurs — même si l’accord doit encore être consolidé et implémenté de bonne foi.
3. Luanda en héritage diplomatique… mais affaibli dans les faits ?
João Lourenço, en tant que président en exercice de l’UA et médiateur principal depuis 2022, a, ces derniers temps, fait de Luanda un hub diplomatique pour le dialogue politique inclusif en RDC, multipliant les audiences avec des acteurs politiques congolais majeurs, des leaders religieux (CENCO, ECC) et des plateformes politiques diverses. Une délégation angolaise a même séjourné à Kinshasa pour élargir ces consultations au reste de la classe politique, y compris la majorité au pouvoir, et de la société civile.
Ce processus viserait à préparer un cadre interne congolais — incluant acteurs politiques, groupes non armés, société civile et confessions religieuses — pour un dialogue à Kinshasa ou ailleurs.
Cependant, la rencontre de Lomé semble avoir repris l’essentiel des dynamiques de Luanda sans maintenir ce cadre comme l’axe unique de médiation. En plaçant la médiation togolaise au centre et en réaffirmant la nécessité de relancer Doha, Lomé apporte une nuance importante : Luanda ne devrait pas être considéré comme une pièce maîtresse sur l’échiquier diplomatique africain visant le règlement du conflit en RDC.
D’un autre angle, je perçois dans cette évolution une transformation plutôt qu’une invalidation du rôle de Luanda : l’expérience angolaise — précieuse par ses consultations et son inclusivité potentielle — est intégrée dans une structure plus large et coordonnée, mais lui ôte la légitimité internationale qui est réaffirmée sur l’axe Lomé-Doha.
Mais sur un autre angle, en pratique, cela signifierait que Luanda est reléguée à un rôle secondaire ou plutôt local, dépendant du leadership togolais et de la centralisation africaine. Une analyse qu’il reste de confirmer- et seul Luanda le ferait-, lorsque l’on se rappelle que le patron entre Lourenço et Gnassingbé, c’est bien le premier.
4. L’harmonie ou la dilution des médiations ?
La force de Lomé est d’avoir réussi à rassembler les principaux médiateurs sous un même toit, de les faire s’accorder sur des priorités communes et de produire un document-cadre cohérent. Cela répond à une critique récurrente : trop de dialogues, trop d’instances, trop d’efforts fragmentés.
Mais ce rapprochement comporte un risque d’uniformisation excessive et d’affaiblissement des approches spécifiques. Luanda, par exemple, met l’accent sur un dialogue interne inclusif, intégrant largement les forces politiques non armées, la société civile et les confessions religieuses, ce que Doha — en tant que plateforme axée sur la crise RDC-Rwanda — ne peut pas remplacer.
L’on peut donc conclure que Lomé n’a pas “flingué” Luanda au sens absolu. Elle a plutôt redistribué les rôles : le processus de Luanda peut rester une composante importante des consultations internes, mais il est désormais subordonné – ou adjoint, selon la posture du confort psychologique de chacun – à une mediation plus large menée par le Togo, qui intègre Doha, Washington, Nairobi, SADC et autres.
5. Vers une paix coordonnée ?
La réunion de Lomé a pris acte de la complexité des processus et de la nécessité de ne pas laisser la RDC sombrer sous le poids de médiations concurrentes. Elle a choisi une stratégie de coordination plutôt que de confrontation entre initiatives.
Dans les faits, Lomé si elle n’a pas annulé Luanda, l’a précisé comme une pièce du puzzle plus locale de la paix en RDC — une pièce importante, mais désormais complémentaire d’un cadre médiateur centralisé.
La question “Lomé a-t-il flingué Luanda ?” appelle donc une réponse nuancée :
- Si l’on parle de leadership exclusif sur la médiation, alors Lomé a bien réduit l’autonomie de Luanda.
- Si l’on parle de contribution réelle au processus global, alors Luanda continue d’être un partenaire intégré dans un cadre plus large et potentiellement plus efficace sur le plan continental.
Conclusion : un processus de paix harmonisé mais fragile
La réunion de Lomé a œuvré pour une médiation africaine consolidée, réduisant les risques de dispersion diplomatique. Mais cette centralisation signifie aussi qu’aucun pays, pas même l’Angola, ne détient désormais la clé unique du dialogue politique en RDC. Plutôt que de “flinguer” Luanda, Lomé a ici plutôt refondu les architectures de médiation pour tenter de les rendre complémentaires — un pari ambitieux, mais qui dépendra désormais de la capacité des parties congolaises à saisir cette offre de paix coordonnée — et à mettre en œuvre des accords jusque-là fragiles.

