Il y a des exploits qui traversent le temps comme une comète : rares, brillants, et tellement rapides que le continent en oublie presque de lever la tête pour les admirer. C’est un peu le sort réservé à Ndaye Mutumbula, l’homme qui inscrivit 9 buts dans une phase finale de Coupe d’Afrique – oui, neuf, un score de playstation réalisé en plein soleil africain, sans bug, sans mise à jour.
Un record que personne n’a égalé, que personne n’égalera probablement jamais, mais que tout le monde a appris à citer sans trop s’y attarder, comme on récite une formule de politesse : “Ah oui, Ndaye, 9 buts… bref !”.
Pourtant, chaque CAN nous rappelle que la légende n’a pas pris une ride.
Mais visiblement, certains exploits sont tellement grands que même l’Histoire hésite à les regarder dans les yeux.
À l’inverse, il y a Félix Wazekwa, le maître chorégraphe des mots, qui n’a pas eu besoin d’un stade ni d’une finale pour transformer le football africain. Lui, il a juste sorti une chanson. “Fimbu.”
Un titre simple comme un coup de sifflet, et qui pourtant résonne désormais comme un rituel mystique.
Depuis plus de dix ans, “Fimbu” s’est glissé partout : dans les corons, dans les maquis, dans les salons huppés, dans les stades, jusque dans les rêves des supporters.
Au départ, c’était un cri kinois, lancé comme une petite étincelle dans les gradins de Martyrs avec quelques échos chez Tata Raphaël.
Aujourd’hui, c’est devenu un patrimoine culturel panafricain, la bande-son officielle des célébrations footballistiques – un hymne qui ne célèbre pas seulement la victoire, mais chaque but, chaque dribble réussi, parfois même chaque corner bien tiré, c’est dire la puissance du phénomène.
Et comme si la chanson ne suffisait pas, voilà qu’un nouveau personnage entre dans le casting continental : Michel Kuka dit Lumumba, supporter-statue, figure vivante qui semble avoir été sculptée par la passion elle-même. Lui aussi, estampillé RDC, est en train de se frayer une place dans ce folklore sportif que l’Afrique adopte avec une facilité désarmante.
Après “Fimbu”, voici donc “Lumumba”, la version corporelle du fanatisme joyeux.
Alors, l’Afrique doit-elle se contenter de consommer ces symboles comme de simples amuse-bouches culturels lors des grandes fêtes sportives ? Doit-elle se limiter à danser sur “Fimbu” tout en oubliant d’honorer celui qui l’a créé ?
Doit-elle continuer d’applaudir Ndaye Mutumbula uniquement en bas de page des statistiques ?
À force d’adopter sans célébrer, la culture sportive africaine risque de devenir ce restaurant où les plats sont exquis mais où le chef reste confiné en cuisine, invisible et mal payé.
Il n’est pas trop tard. Le continent peut encore choisir de célébrer Wazekwa de son vivant, comme il peut encore décider de replacer Ndaye au centre des lumières qu’il mérite, comme c’est le cas – mince consolation – avec la statue humaine Kuka-Lumumba.
Car si “Fimbu” a réussi l’exploit d’unir les foules à chaque but, alors peut-être que l’ultime “coup de fouet” culturel serait de rendre hommage à ceux qui ont rendu ces émotions possibles.
En attendant, à chaque victoire, à chaque ballon qui franchit la ligne, l’Afrique continue de chanter :“Fimbu !”
Et quelque part, du haut de son record éternel, Ndaye doit sourire : l’art et le sport ont enfin trouvé un terrain d’entente.
Jonas Eugène Kota

