Ethnicisation de la crise à l’Est : l’ONU fait une sortie tardive, hypocrite et opportuniste

Derrière les discours convenus sur la « lutte contre la haine » et la « cohésion sociale », l’ONU évite soigneusement de nommer l’essentiel : l’ethnicité est au cœur même des agressions répétées du Rwanda contre la République démocratique du Congo. Bien avant des propos isolés et déjà sanctionnés au sein des FARDC, la crise de l’Est s’enracine dans l’exportation violente des fractures ethniques rwandaises, instrumentalisées par Kigali pour justifier des incursions militaires, des groupes armés supplétifs et le conditionnement de combattants congolais retournés contre leur propre pays. En se focalisant sur les symptômes plutôt que sur cette cause structurante, la sortie onusienne apparaît moins comme une alerte salutaire que comme une esquive politique.

Par Jonas Eugène Kota

La prise de position des Nations unies de ce 31 décembre decondamnant des propos jugés stigmatisants tenus par le porte-parole des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) soulève plus de questions qu’elle n’en résout. Publié par la MONUSCO, ce communiqué, qui met en garde contre toute tentative d’ethnicisation du conflit à l’Est du pays, apparaît à bien des égards comme tardif, hypocrite et opportuniste, au regard du contexte, de l’historique onusien en RDC et des dynamiques profondes du conflit.

Une sortie tardive, presque hors sujet

La réaction de l’ONU intervient alors que le débat était déjà largement en train de se refermer, en dehors de l’exploitation stratégique qui continue à en être faite dans les réseaux sociaux par des officines bien identifiées.

Le gouvernement congolais, l’état-major général des FARDC et une large partie de l’opinion publique avaient promptement condamné les propos incriminés du général Sylvain Ekenge. Des mesures disciplinaires concrètes avaient été prises, avec la suspension de l’officier concerné, ainsi que celle du journaliste de la Radio Télévision Nationale Congolaise (RTNC) ayant relayé l’entretien.

Dans ce contexte, la sortie de la MONUSCO ressemble moins à une alerte préventive qu’à une réaction différée, illustrant une fois de plus la lourdeur bureaucratique — sinon la passivité stratégique — qui caractérise l’attitude onusienne face à la crise sécuritaire congolaise depuis plus de trois décennies. Une posture que les observateurs avisés perçoivent définitivement comme une constante : intervenir tard, commenter après coup, sans jamais infléchir réellement le cours des événements.

Cette lenteur contraste d’autant plus avec la promptitude dont l’ONU fait parfois preuve lorsqu’il s’agit de réagir à des discours ou actes émanant des autorités congolaises, alors même que des violations répétées du territoire national par des forces étrangères sont documentées depuis des années sans réponse dissuasive équivalente.

Une indignation sélective et profondément hypocrite

L’hypocrisie de cette prise de position tient surtout au diagnostic qu’elle prétend poser. En dénonçant l’« ethnicisation » du conflit, le Secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix, Jean-Pierre Lacroix, semble réduire le problème à des dérapages rhétoriques isolés, alors que l’ethnicisation est au cœur même des agressions répétées que subit la RDC.

Depuis 1994, les incursions militaires rwandaises sur le sol congolais, directes ou par groupes armés interposés, trouvent leurs justifications profondes dans les fractures ethniques issues de l’histoire rwandaise. La difficile cohabitation entre Hutu et Tutsi, enracinée dans la « révolution sociale » de 1959 — qui mit fin à l’hégémonie tutsie au profit d’un régime hutu exclusif — a produit un cycle de violences dont la région ne s’est jamais remise.

Après 1994, le renversement de ce rapport de force a conduit à l’installation d’un pouvoir dominé par le Front patriotique rwandais (FPR) et dirigé d’une main de fer par Paul Kagame, à son tour fondé sur une logique d’exclusion, cette fois dirigée contre les Hutu, dans des formes d’une brutalité extrême.

Les prolongements régionaux de cette fracture constituent l’un des moteurs centraux de l’instabilité à l’Est de la RDC, et cela n’est plus un secret pour personne.

Chercher l’ethnicisation uniquement dans des propos isolés et marginaux, du reste déjà sanctionnés par les autorités congolaises, tout en passant sous silence cette matrice structurelle du conflit, relève d’une lecture volontairement tronquée de la réalité.

Le silence onusien sur l’instrumentalisation ethnique

Cette contradiction est d’autant plus frappante que des travaux académiques récents viennent étayer l’usage systématique de l’ethnicité comme outil de mobilisation militaire. En septembre dernier, en effet, le chercheur américain Christopher P. Davey a publié « The Banyamulenge Soldiers », un ouvrage rigoureux qui documente comment le pouvoir du FPR de Paul Kagame instrumentalise l’identité ethnique pour conditionner de jeunes Congolais banyamulenge — terme devenu générique pour désigner les Tutsi de RDC — avant de les renvoyer combattre contre leur propre pays.

Davey démontre comment ces jeunes sont idéologiquement façonnés autour d’un récit de persécution, convaincus que leur combat est juste, nécessaire, voire existentiel.

Cette instrumentalisation de l’ethnicité, structurée, méthodique et transfrontalière, est au cœur même du conflit. Elle est pourtant rarement dénoncée avec la même vigueur par les instances onusiennes.

Une posture opportuniste aux accents moralisateurs

Enfin, cette sortie de la MONUSCO apparaît opportuniste dans la mesure où elle permet à l’ONU de se repositionner moralement, à peu de frais, sans remettre en cause sa propre responsabilité historique. Depuis plus de trente ans, l’Organisation affiche une forme de commisération devenue familière, tout en restant incapable d’endiguer les « succès » militaires répétés du Rwanda et de ses supplétifs en territoire congolais.

On se souvient encore de cette déclaration pour le moins troublante du Secrétaire général de l’ONU, évoquant avec une forme d’admiration mêlée d’étonnement la puissance de feu du M23 — pourtant notoirement identifié comme un proxy de l’armée rwandaise — « digne d’une armée régulière ». Une phrase qui symbolise l’ambiguïté, sinon la complaisance, de la posture onusienne.

En définitive, en s’érigeant aujourd’hui en gardienne de la cohésion sociale, l’ONU semble davantage chercher à sauver une image écornée qu’à affronter les causes profondes de l’ethnicisation du conflit. Tant que cette dernière ne sera pas abordée dans toute sa dimension régionale, historique et politique, les mises en garde moralisatrices resteront sans effet réel sur le terrain.

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