Les exportations de coltan du Rwanda ont explosé de 213 % entre janvier et juin 2025, par rapport à la même période en 2024, après que le M23 a saisi de vastes portions de l’est du Congo-Kinshasa, dont Rubaya, la plus grande mine de coltan au monde, rapporte le journal spécialisé Africa Confidential.
Cette statistique brute, publiée dans une note récemment relayée par le média, dit tout : le Rwanda a bondi d’un palier stratégique dans l’exportation de tantale, un minerai indispensable aux industriels de l’électronique, des batteries, des drones et de l’armement. Mais derrière la hausse comptable se dessine une réalité lourde : l’occupation armée de territoires miniers congolais et leur intégration dans un circuit financier opaque, au vu et au su des États bénéficiaires à travers leurs chaînes industrielles.
Rubaya, cœur stratégique tombé aux mains du M23
Rubaya n’est pas une mine parmi d’autres. C’est le plus grand pôle mondial de coltan exploité, et depuis plus d’un an, la progression du M23 y a instauré une administration parallèle : taxation des coopératives et des négociants, contrôle des routes, influence sur les comptoirs.
Sur le plan légal, Rubaya — également appelée concession minière Bibatama — reste officiellement détenue par la Société Minière de Bisunzu SARL (SMB), une société congolaise contrôlée par le sénateur Édouard Hizi Mwangachuchu, détenteur des titres miniers depuis 2001. Le périmètre minier regroupe plusieurs concessions stratégiques : Bibatama D2, Luwowo, Gakombe D4, Koyi, Mataba D2, Bundjali et Bibatama D3, constituant un bloc industriel dont la valeur géologique est exceptionnelle.
Mais ce dispositif légal s’est effondré lorsque Mwangachuchu a été arrêté par les autorités congolaises en mars 2023, ouvrant une période de fragilisation institutionnelle suivie, dès 2024, d’un basculement militaire. Depuis la prise de contrôle de la zone par le M23 lourdement soutenu par le Rwanda, le déplacement de ces ressources en territoire conquis a permis d’alimenter directement les circuits d’exportation rwandais, amputant la souveraineté économique de Kinshasa.
À Kigali, cet afflux de matière première s’est traduit par un volume d’exportation inédit dans l’histoire du pays, donnant au Rwanda un poids disproportionné dans une filière qui dépend pourtant massivement du sous-sol congolais.
Un système de prédation validé par les chiffres
Les données issues de sources associées aux travaux d’experts onusiens vont dans le même sens : au moins 150 tonnes de coltan auraient été exportées frauduleusement vers le Rwanda depuis les zones passées sous contrôle rebelle, participant à la contamination des chaînes d’approvisionnement internationales.
La mécanique est ainsi décrite : les minerais extraits sous contrôle rebelle passent par le corridor Goma–Gisenyi; ils sont déclarés comme coltan rwandais, puis expédiés vers les hubs asiatiques ou européens, où la traçabilité s’efface derrière les volumes déclarés.
Pour le M23, cette manne alimente un financement autonome de la guerre, plus stable et plus discret que l’or ou les taxes locales. Pour Kigali, elle constitue un levier économique et géopolitique.
Pression sur la diplomatie, affaiblissement de Kinshasa
La flambée des exportations intervient alors que Washington multiplie les efforts diplomatiques pour freiner l’expansion rebelle et rétablir des lignes de cessez-le-feu, mais Africa Confidential note que les rapports de force évoluent désormais sur le terrain économique.
Pour Kinshasa, la perte de Rubaya équivaut à une perte de souveraineté sur une richesse stratégique, au moment même où l’Union européenne et les États-Unis renforcent leurs législations contre les minerais de conflit. La CIRGL, l’EAC et le Conseil de sécurité font face à la même équation : comment parler de paix quand la guerre finance l’exportation d’un minerai critique ?
Un défi pour la sécurité mondiale
Derrière la statistique — +213 % — se lit un bouleversement silencieux : le centre de gravité du tantale mondial se déplace, le financement armé se consolide, les chaînes de valeur technologiques reposent sur des zones de guerre, et la prédation devient politiquement rentable.
En somme, le coltan n’est plus seulement un minerai de transition technologique : il est devenu une monnaie stratégique de guerre, et Rubaya son coffre-fort.
Jonas Eugène Kota

