Procès Lumbala à Paris : l’opération « Effacer le tableau » rattrape Jean-Pierre Bemba

Il fut un temps où Jean-Pierre Bemba jouait au chef de guerre avec une carte de l’Est congolais comme un plateau de Risk, déplaçant ses pions — bataillons du MLC — entre Ituri, Beni et Mambasa, pendant que les diplomates à Kinshasa faisaient semblant d’y voir un mouvement « de libération ». Deux décennies plus tard, c’est un fantôme de cette époque qui ressurgit dans une salle d’audience parisienne : Roger Lumbala, son ancien complice de l’époque des rébellions à tiroirs, comparaît pour complicité de crimes contre l’humanité et association de malfaiteurs.

Le retour des années noires

Lumbala, ex-ministre et ex-chef du RCD-National, n’est pas jugé à Kinshasa, mais à Paris, sous la compétence universelle — ce principe juridique qui rattrape les bourreaux même quand ils ont changé de costume ou de continent. Les faits ? Une opération au nom glaçant : « Effacer le tableau ». Entre 2002 et 2003, les troupes du RCD-N et du MLC auraient entrepris de « nettoyer » la région de Mambasa et du nord de l’Ituri. Dans le jargon militaire, cela voulait dire « faire place nette » ; dans la réalité, cela signifiait massacres, viols, disparitions forcées et, comble de l’horreur, actes de cannibalisme.

Le rapport de Minority Rights Group International, parmi d’autres, parle d’une campagne planifiée de terreur. Les Pygmées Bambuti, accusés de « collusion » avec les ennemis, auraient été chassés, tués, voire mangés. Une barbarie telle que même la guerre semblait rougir.

Le spectre de Bemba

Et voilà qu’au détour du procès Lumbala, le nom de Jean-Pierre Bemba refait surface comme une ombre que la justice internationale n’a jamais complètement dissipée. Bemba, l’ancien vice-président devenu opposant, avait déjà goûté aux délices glacés de la CPI, où il passa dix années de procès pour crimes commis en République centrafricaine. Il fut finalement acquitté pour faute de preuves, avant d’être rattrapé par une condamnation pour subornation de témoins.

Mais aujourd’hui, ce n’est plus Bangui qu’on évoque, c’est Mambasa et l’Ituri, cette époque où le MLC de Bemba combattait aux côtés du RCD-N de Lumbala dans cette sanglante entreprise baptisée avec cynisme « Effacer le tableau ». Les procureurs n’ont pas (encore) appelé le « Chairman » à la barre, mais dans les couloirs, beaucoup murmurent que ce procès rouvre une plaie que la CPI avait maladroitement recousue.

Ndima, l’autre survivant du tableau

Dans les annexes du dossier, un autre nom plane : le général Constant Ndima Kongba, aujourd’hui gouverneur militaire du Nord-Kivu. À l’époque, il commandait des troupes du MLC impliquées dans l’opération. Son surnom ? Justement, « Effacer le tableau ». Ironie tragique : l’homme censé avoir dirigé cette campagne est aujourd’hui chargé de « rétablir la sécurité » dans les mêmes provinces où elle fit tant de morts.

Le procès de Paris ou la revanche de la mémoire

Roger Lumbala, lui, tente de contester la compétence des juges français et réclame son extradition vers Kinshasa — un vœu pieux, tant la capitale congolaise s’est spécialisée dans l’amnésie sélective. Ce procès est le premier du genre en France visant un ex-chef de guerre congolais. Et à défaut d’effacer le tableau, il le redessine : celui d’une époque où les rebelles devenaient ministres, les bourreaux devenaient généraux, et la justice internationale regardait ailleurs.

Satire de l’Histoire

Si l’Histoire avait de l’humour, elle rirait jaune. Jean-Pierre Bemba, lavé mais pas blanchi, regarde peut-être ce procès avec le sourire prudent de ceux qui savent que la roue tourne… parfois à contresens.
Quant à Lumbala, il paie peut-être le prix de n’avoir pas su, comme d’autres, intégrer la machine d’État avant d’être rattrapé par la mémoire des morts.

Car à Paris, ce n’est pas seulement Lumbala qu’on juge. C’est une époque tout entière — celle où les rébellions se faisaient au nom du peuple, mais finissaient par effacer le peuple lui-même.

Jonas Eugène Kota

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