EXCLUSIF : Rescapée du génocide au Rwanda et des bombardements des camps des réfugiés de Goma en ’94 – ’96, Christine Coleman parle

La dynamique de la diplomatie religieuse initiée par le Président congolais, Félix Tshisekedi, et conduite avec maestria par son Ambassadeur itinérant Antoine Ghonda Mangalibi, mobilise de plus en plus l’opinion américaine autour de la cause, non seulement de la paix, mais aussi de la vérité, la justice et la réparation dans la région des Grands lacs. Elle révèle également les acteurs, et non des moindres, de ce combat au cœur même de la plus grande puissance mondiale.

Parmi ces acteurs, et à la faveur de cette dynamique, Congo Guardian, jusque-là le seul journal congolais introduit et suivant ces interactions, a découvert Christine Coleman, une personnalité non négligeable dans le dispositif de ce combat aux Etats-Unis d’Amérique.

 Rescapée d’un exil marqué par la perte tragique de deux de ses frères lors des massacres de réfugiés rwandais en 1996, la Révérende Christine Coleman vit depuis 1997 aux États-Unis où elle poursuit son combat pour la vérité et la dignité humaine.

Présidente du Mouvement Rwandais pour la Démocratie (MRD), cette pasteure et défenseure des droits humains garde une mémoire vive des heures sombres traversées par sa communauté, mais aussi de l’hospitalité sans réserve du peuple congolais qui, malgré ses propres souffrances, a partagé ses maisons, ses terres et son pain avec les réfugiés.

Dans un témoignage empreint de résilience à travers cette première partie de l’interview qu’elle nous a accordée, elle accuse le Front Patriotique Rwandais (FPR) d’être le moteur des violences qui ensanglantent la région des Grands Lacs depuis trois décennies. Et son avertissement est sans détour : tant que ce système militarisé et expansionniste perdurera, aucune paix durable n’est envisageable.

La voie de la réconciliation, affirme-t-elle, exige justice, unité des peuples et démantèlement de l’idéologie hégémonique qui alimente les guerres.

« AUSSI LONGTEMPS QUE LE SYSTEME DU FPR RESTERA EN PLACE, IL N’Y AURA JAMAIS DE PAIX DURABLE DANS LES GRANDS LACS »

Révérende Christine Coleman, voudriez-vous vous présenter à nos lecteurs et décliner brièvement votre histoire ?

Je m’appelle Révérende Christine Coleman. Depuis mon plus jeune âge, j’ai toujours été habitée par une profonde passion pour la justice et un désir sincère d’aider les autres. Très tôt, j’ai ressenti un appel intérieur à protéger les plus vulnérables, à défendre les opprimés et à porter la voix de ceux qui n’en ont pas. Mon enfance au Rwanda, marquée par des injustices et des épreuves, a forgé mon caractère et renforcé ma détermination à lutter pour la vérité, la liberté et la dignité humaine.

Animée par ma foi, j’ai choisi de me consacrer à Dieu et de devenir servante de l’Évangile, afin de guider et d’inspirer ceux qui traversent les moments les plus sombres de leur vie. Je crois profondément que la paix véritable ne peut naître qu’à travers la justice, la réconciliation et le respect des droits fondamentaux.

Aujourd’hui, je suis épouse, mère, pasteure, défenseure des droits humains et leader engagée. Je préside le MRD (Mouvement Rwandais pour la Démocratie), un mouvement déterminé à œuvrer pour la paix durable, la liberté et la démocratie dans la région des Grands Lacs. Mon parcours, marqué par l’exil, la résilience et la foi, m’a appris que nous avons tous la responsabilité de nous lever pour défendre la dignité humaine et d’agir en faveur de ceux qui souffrent en silence.

Vous aviez fui le Rwanda en 1997 et vous vivez aujourd’hui aux États-Unis. Pouvez-vous rappeler les circonstances de votre exil et dire à quoi vous vous consacrez aujourd’hui ?

Avant le drame que nous connaissons tous aujourd’hui, le Rwanda était un pays de paix. J’ai grandi dans un Rwanda paisible, où les communautés vivaient ensemble dans la tolérance, le respect mutuel et la solidarité. Les familles s’entraidaient, les villages vivaient en harmonie, et nos relations avec nos voisins étaient excellentes, en particulier avec le Zaïre — l’actuelle RDC. À l’époque, nos peuples échangeaient librement : commerce, culture, amitiés et mariages mixtes nous unissaient. Le lien entre le Rwanda et le Congo était plus qu’une frontière : c’était une fraternité.

Mais au début des années 1990, tout a basculé. Le Rwanda a été plongé dans la guerre et les violences, marquées par des atteintes graves aux droits humains. Comme des millions d’autres Rwandais, j’ai été forcée de fuir pour sauver ma vie. En 1994, j’ai trouvé refuge en RDC — alors Zaïre — où j’ai été accueillie avec un immense cœur par le peuple congolais. Je garde un souvenir profond, ému et éternel de cette période : les Congolais ont partagé leurs maisons, leurs terres, leur nourriture et leur humanité avec nous, malgré leurs propres défis et leurs propres souffrances.

Malheureusement, en 1996, les camps de réfugiés ont été attaqués. Des milliers de femmes, d’hommes et d’enfants ont péri. J’y ai perdu deux de mes frères, victimes innocentes de cette tragédie. Ce sont des blessures qui ne se refermeront jamais, mais qui ont forgé ma force et ma détermination à lutter pour la justice et la dignité humaine. En 1997, par la grâce de Dieu, j’ai pu quitter la région et émigrer aux États-Unis, où je vis encore aujourd’hui et dont je suis désormais citoyenne.

Hommage au peuple congolais

Je tiens à exprimer, du fond du cœur, ma reconnaissance éternelle au peuple congolais. Dans nos heures les plus sombres, vous nous avez ouvert vos portes, partagé votre pain et tendu vos mains sans rien demander en retour. Vous nous avez accueillis comme des frères et des sœurs, à un moment où le monde nous avait tourné le dos.

Je n’oublierai jamais le courage et la générosité des Congolais, qui, malgré leurs propres épreuves, ont choisi la solidarité et l’humanité. Aujourd’hui encore, je considère que les destins de nos peuples sont liés. Le Rwanda et la RDC ne peuvent construire un avenir de paix et de prospérité qu’ensemble, main dans la main. Mon engagement au sein du MRD s’inscrit aussi dans cette vision : celle d’une région des Grands Lacs réconciliée, unie et stable, où plus jamais les innocents ne seront sacrifiés sur l’autel des ambitions politiques.

Aujourd’hui, ayant goûté à la liberté, je consacre ma vie à me battre — par la prière, l’action civique et mon travail au sein du MRD — pour que les Rwandais, les Congolais et tous les peuples de la région connaissent enfin la paix, la liberté et la dignité auxquelles nous aspirons tous.

Quel est votre regard sur la situation actuelle au Rwanda, en RDC et dans la région des Grands Lacs ?

Quand je repense à notre région avant la guerre imposée par le Front Patriotique Rwandais (FPR), je revois une époque où nos peuples vivaient comme des frères et des sœurs. Le Rwanda, la RDC — alors Zaïre —, le Burundi, l’Ouganda et la Tanzanie partageaient des relations harmonieuses et profondes. Nos frontières n’étaient pas des barrières, mais des ponts. Nos marchés étaient communs, nos cultures se mélangeaient, nos familles s’unissaient. Cette fraternité faisait de notre région un espace de tolérance, de commerce florissant et de paix.

Mais en octobre 1990, l’histoire a basculé. Le FPR, soutenu militairement et financièrement depuis l’Ouganda, a lancé une guerre qui a déstabilisé le Rwanda et, par ricochet, toute la région. En juillet 1994, le FPR a pris le pouvoir à Kigali et a instauré un système autoritaire, répressif et expansionniste. Depuis, le peuple rwandais a perdu ses libertés fondamentales : aucune opposition réelle n’est tolérée, les journalistes indépendants sont réduits au silence, les activistes sont traqués, et des milliers de familles vivent dans la peur permanente.

Le rôle central du FPR dans la déstabilisation régionale

Après avoir pris le pouvoir, le FPR ne s’est pas arrêté au Rwanda : il a exporté la guerre et l’instabilité dans toute la région des Grands Lacs.

  • En RDC, son armée a envahi le Zaïre en 1996, officiellement pour “poursuivre les ex-Forces armées rwandaises” et démanteler les camps de réfugiés hutus. En réalité, ces opérations ont abouti à l’extermination massive de réfugiés rwandais et de civils congolais dans ce qui est aujourd’hui connu sous le nom de “Génocost”. Des centaines de milliers de femmes, d’hommes et d’enfants ont été massacrés.
  • Ces crimes sont largement documentés dans le Rapport Mapping de l’ONU (2010), un rapport de 550 pages basé sur plus de 600 témoins et 1 500 incidents documentés entre 1993 et 2003. Ce rapport conclut que les massacres commis contre les réfugiés hutus pourraient, si un tribunal compétent les jugeait, être qualifiés de crimes de génocide.
  • Aujourd’hui encore, la RDC continue de subir l’ingérence de Kigali à travers le soutien militaire, logistique et financier au M23, responsable de massacres, de viols massifs, de déplacements forcés et du pillage systématique des ressources stratégiques congolaises.

Le Burundi, l’Ouganda et la Tanzanie également ciblés

La politique d’expansion et de domination régionale menée par le régime de Kigali ne s’arrête pas là :

  • Au Burundi, le Rwanda a planifié et soutenu le coup d’État raté de 2015 et finance aujourd’hui le groupe armé RED-TABARA, responsable d’attaques sanglantes contre le Burundi et ses civils.
  • Avec l’Ouganda, le régime rwandais a été accusé d’espionnage, de trafics transfrontaliers illégaux et de soutien à des groupes armés, entraînant la fermeture des frontières pendant plusieurs mois.
  • Avec la Tanzanie, les tensions diplomatiques ont également conduit à la fermeture temporaire des frontières, preuve que presque tous les voisins du Rwanda ont été directement affectés par l’agenda expansionniste du FPR.

Le régime de Kigali ne construit pas la paix. Il construit la peur. Il isole le Rwanda, il fragilise la région, il divise les peuples pour mieux asseoir son contrôle.

Pas de paix durable tant que le système du FPR reste en place

La vérité est simple et douloureuse : il est presque impossible d’imaginer une paix durable dans la région des Grands Lacs tant que le régime du FPR restera en place.
Tant que ces réseaux d’armement, de financement et de manipulation continueront d’opérer, les guerres ne s’arrêteront pas. Tant que les crimes graves documentés par le Rapport Mapping ne seront pas jugés, la justice ne sera pas rendue. Et sans justice, il n’y aura jamais de paix.

Un appel à l’unité des peuples

À ce sujet, je salue les paroles courageuses du Président Félix Tshisekedi, qui a déclaré récemment que “le peuple rwandais est le premier victime du régime de Kigali”. Il a raison. Nos ennemis ne sont pas les peuples : ce sont les systèmes d’oppression, de prédation et de manipulation.

C’est pourquoi j’appelle les peuples de la RDC, du Rwanda, du Burundi, de l’Ouganda et de la Tanzanie à s’unir pour dire STOP. Nous devons :

  • Défendre la souveraineté de nos nations et de nos frontières.
  • Neutraliser les groupes armés et les réseaux qui les financent.
  • Réclamer la mise en œuvre du Rapport Mapping et la création d’un tribunal international pour juger les crimes commis dans la région.
  • Œuvrer à une transition politique inclusive au Rwanda, pour que le peuple rwandais puisse enfin retrouver ses droits et sa dignité.
  • Construire une vision régionale de paix et de coopération qui profite aux citoyens, et non aux seigneurs de guerre.

Le MRD, que je préside, s’engage pleinement dans ce combat. Nous portons la voix des Rwandais réduits au silence, et nous travaillons avec nos frères et sœurs congolais, burundais, ougandais et tanzaniens pour bâtir un avenir de paix, de justice et de liberté dans la région des Grands Lacs.

Propos recueillis par Jonas Eugène Kota

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