RDC-Rwanda : 30 ans de processus sabotés, comment Kigali entretient le chaos dans les Grands Lacs (Dossier)

Depuis 1996, la paix dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC) reste un mirage. Si le double processus de paix de Washington et Doha, ainsi que la dynamique africaine de l’EAC-SADC, font profiler de nouvelles perspectives de cette paix-là, les horizons demeurent, cependant, floues en raison d’hypothèques historiques qui laissent les observateurs dubitatifs.

En effet, à chaque tentative de stabilisation, un acteur se distingue par sa constance : le Rwanda. Derrière un discours sécuritaire centré sur l’éradication des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), Kigali a multiplié les violations d’accords, les interventions militaires et le soutien à des rébellions, tout en bloquant les mécanismes de paix.

Dans ce dossier, Congo Guardian revient sur trente années où la RDC, malgré ses efforts, n’a cessé d’être piégée dans ce cycle.

Chiffres, dates et faits parlent.

1996-1998 : AFDL, l’agenda caché de Kigali

La chute du maréchal Mobutu en mai 1997, orchestrée par l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL) de Laurent-Désiré Kabila, a été rendue possible par l’appui massif du Rwanda. Officiellement, Kigali intervenait pour neutraliser les ex-FAR/Interahamwe responsables du génocide de 1994. Officieusement, son agenda allait bien au-delà :

  • Traque sans distinction des réfugiés hutus sur le territoire congolais, avec des massacres documentés notamment à Tingi-Tingi (Maniema) et Mbandaka (Équateur), restés impunis à ce jour.
  • Contrôle militaire et politique de l’État congolais, avec, entre autres, la gestion du commandement de l’armée congolaise par James Kabarebe, chef d’état-major gén »ral pendant plus de deux ans.
  • Exploitation illégale des ressources minières pour financer Kigali.

Cette mainmise posait déjà les bases d’un conflit où la sécurité régionale devenait prétexte à des ambitions économiques et stratégiques.

1999-2002 : Accords de Lusaka et Luanda, une paix minée dès le départ

Après le déclenchement de la Deuxième guerre du Congo (1998), la communauté internationale parraine les accords de Lusaka (1999) puis de Luanda. Le Rwanda s’engage à un cessez-le-feu et à collaborer au désarmement et au rapatriement des FDLR via le programme DDRRR (Désarmement, Démobilisation, Rapatriement, Réinsertion et Réintégration), avec l’appui de la MONUC.

Mais sur le terrain, Kigali sabote :

  • Refus de respecter le cessez-le-feu, maintenant ses troupes dans les zones où se trouvent les FDLR.
  • Occupation des territoires stratégiques au Nord et Sud-Kivu, bloquant les opérations de regroupement en vue du rapatriement des FDLR.
  • Manœuvres militaires, empêchant toute avancée concrète du DDRRR.

Le processus s’enlise, malgré la bonne volonté affichée de Kinshasa et l’implication de la MONUC.

2002-2003 : Pretoria et le sabotage du DDRRR

Le 30 juillet 2002, la RDC et le Rwanda signent à Pretoria un accord sous l’égide du Président sud-africain Thabo Mbeki et du Secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan. La RDC confirme son engagement à démanteler les FDLR, et Kigali promet le retrait rapide de ses troupes.

Mais encore une fois, le Rwanda freine :

  • Son retrait annoncé en septembre 2002 ne commence qu’en 2003, après une médiation internationale à Paris.
  • Attaque de janvier 2003 sur l’axe Kanyabayonga (Nord-Kivu), dispersant des centaines de FDLR regroupés à Bunyatenge pour rapatriement.
  • Multiplication des manœuvres pour disperser les miliciens prêts à se rendre (2004, 2005, 2006, 2008), via ses propres troupes ou les ex-rebelles du RCD/Goma.

2004-2009 : Tripartite +1 et le jeu de dupes

Pour pallier ces blocages, un nouvel accord – Tripartite +1 – voit le jour, incluant la RDC, le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi, sous supervision du Département d’État américain. Il reprend les engagements de Luanda et Pretoria : neutraliser les milices étrangères (FDLR, ADF-NALU).

Mais Kigali s’emploie à vider le mécanisme de toute efficacité :

  • Refus de signer les rapports des Équipes Conjointes de Vérification lorsqu’ils l’incriminent.
  • Absence lors des missions de terrain ou obstruction pure et simple.
  • Poursuite de ses opérations indirectes à travers la rébellion du CNDP, malgré le rapatriement de milliers de FDLR (plus de 10.000 combattants et dépendants entre 2003 et 2018).

La communauté internationale reste silencieuse, malgré les statistiques onusiennes prouvant la réduction massive des FDLR et le double jeu de Kigali.

2008-2018 : Les efforts congolais face à l’instrumentalisation

Pendant que Kigali multiplie les prétextes, Kinshasa poursuit ses efforts :

  • Programmes AMANI LEO (2008) et opérations KIMIA (2009) : éloignement des FDLR des frontières et des zones minières, traques armées, redditions massives.
  • Rapatriements continus via le DDRRR, supervisés par la MONUC puis la MONUSCO, avec des milliers de combattants accueillis officiellement par le Rwanda au centre de Mutobo.

Même Kigali, dans un rapport secret daté du 19 janvier 2021, reconnaît que les FARDC ont « sérieusement ébranlé et dégradé les groupes armés opposés au gouvernement du Rwanda, y compris la neutralisation de la plupart de leurs commandants supérieurs ». Et dans la même période, l’Ambassadeur du Rwanda à Kinshasa, Vincent Karega, reconnaît, au cours d’une émission sur Top Congo en décembre 2021 – soit une année seulement avant la nième agression – que les FDLR ne sont plus qu’une force résiduelle ne représentant aucune menace existentielle contre le Rwanda.

2024-2025 : Washington et Doha, un nouveau pari ?

Aujourd’hui, les États-Unis et le Qatar parrainent un nouvel accord entre Kinshasa et Kigali, signé par les ministres des Affaires étrangères et en attente de ratification par Félix Tshisekedi et Paul Kagame. Mais l’histoire pèse lourd : tous les processus précédents ont échoué parce que Kigali a utilisé le spectre FDLR comme arme politique et économique.

La question est donc de savoir les garanties qui s’offrent pour s’assurer que le rwanda ne va pas de nouveau contrarier ce processus. Ceci d’autant plus que la grande problématique de cohabitation pacifique entre hutus et tutsis au Rwanda n’est encore abordé dans aucun des cénacles des négociations.

La conviction, pour certains observateurs en effet, est que sans le dialogue rwando-rwandais, il est illusoire de s’attendre à une paix pérenne dans la région des grands lacs.

En attendant, la problématique est simple :

  • Ce nouvel accord sera-t-il enfin doté d’un mécanisme coercitif pour contraindre Kigali au respect de ses engagements ?
  • Ou sera-t-il un nouvel épisode d’un cycle où la RDC remplit ses obligations tandis que le Rwanda instrumentalise la crise pour asseoir son influence ?

Sans un changement radical de posture internationale, la paix dans l’Est congolais restera un mirage, et les FDLR, pourtant largement affaiblies, continueront d’être le prétexte idéal pour un conflit sans fin.

(Dossier à suivre)

Jonas Eugène Kota

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