Dans un entretien accordé au quotidien Le Monde et publié le mardi 11 août 2026, le professeur Jean-Jacques Muyembe, directeur général de l’Institut national de recherche biomédicale (INRB) de RDC et figure historique de la virologie mondiale, lance un cri d’alarme retentissant. Face à la résurgence du virus à l’est de la République démocratique du Congo, le codécouvreur du pathogène en 1976 dresse un constat sévère sur l’ampleur d’une crise sanitaire qui prend de vitesse les dispositifs de riposte et dont le bilan est plus lourd que l’on ne le perçoit.
Ce vendredi, le rapport de situation du 12 août annonce qu’une sixième province, le Bas-Uélé, est touchée.
Une vélocité d’expansion jamais observée
Pour le virologue, le comportement actuel du virus déroute par sa rapidité d’extension géographique et sa contagiosité. L’épidémie a franchi des caps inquiétants en un intervalle de temps extrêmement réduit.
« Ebola se propage à une vitesse que nous n’avions encore jamais observée », alerte le scientifique qui note qu’en « très peu de temps, nous sommes passés de trois zones de santé à 53 aujourd’hui, et de trois à cinq provinces affectées (chiffres au moment de ses déclarations voici plus de cinq jours). »
Alors que les bilans officiels rapportaient 1 960 décès pour 4 294 cas confirmés au 8 août 2026, le Dr Muyembe prévient que la réalité est bien plus sombre. Pour lui, l’estimation de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) — qui évalue que l’ampleur réelle pourrait être deux à quatre fois supérieure aux données officielles — est « tout à fait plausible ».
Ce décalage s’explique notamment par une rupture dans la surveillance de proximité : « De nombreux malades restent pris en charge à domicile et échappent à nos réseaux de surveillance », déplore-t-il, pointant la méfiance rétablie et la faible participation communautaire dans certaines localités touchées.
Les failles de la détection et de la riposte
L’une des révélations majeures du scientifique porte sur le retard initial de détection. Selon les analyses, le virus circulait de manière invisible au sein de la population depuis le mois de janvier, avant que l’alerte ne soit formellement donnée entre avril et mai.
Ce retard de plusieurs mois a laissé au virus le champ libre pour s’implanter.
Critique envers les mécanismes d’intervention, Jean-Jacques Muyembe qualifie la réaction sanitaire de la riposte de « lente et inefficace ». Il pointe un affaiblissement global de la surveillance, aggravé par des tests de dépistage rapide initialement inadaptés qui cherchaient uniquement la souche Zaïre, manquant ainsi les infections causées par d’autres variantes du virus comme la souche Bundibugyo.
À cela s’ajoute le contexte sécuritaire critique dans l’est du pays : les conflits armés, l’intense mobilité des populations, la forte densité démographique et les activités minières artisanales forment un terreau idéal pour la diffusion virale.
Par ailleurs, le chercheur rappelle le rôle de la déforestation, qui détruit l’habitat naturel des réservoirs sauvages comme les chauves-souris et multiplie les points de contact dangereux entre la faune et les humains.
Recherche et essais cliniques : l’urgence d’anticiper
Face à cette course contre la montre, des essais cliniques sont menés sur le terrain, notamment à Bunia et Mongbwalu en partenariat avec la recherche française. Ces travaux évaluent l’association d’un anticorps monoclonal et d’un antiviral, ainsi qu’un traitement prophylactique post-exposition.
Cependant, le Pr Muyembe insiste sur la nécessité de réorienter prioritairement la recherche. La majorité des vaccins et molécules développés par le passé ont ciblé la souche Zaïre.
Il appelle la communauté scientifique internationale à investir massivement sur l’ensemble des souches, soulignant que la souche Bundibugyo demeure encore très peu documentée malgré les risques majeurs qu’elle fait peser sur la région.
Albert Osako

