À Kinsuka Pompage, le désordre routier semble avoir trouvé son modèle économique. Chaque matin, au milieu d’un carrefour déjà étranglé par les embouteillages, des motocyclistes sont interpellés, leurs motos ravis et conduites au commissariat de police et des sommes d’argent exigées au nom de motifs dont le fondement officiel reste à établir. Dans cette prédation ambiante et quotidienne, trois acteurs sortent du lot : les « Forces du progrès », de supposées Ong de salubrité et … la police nationale.
Dans ce décor où la circulation tourne au supplice, le contrôle routier est organisé indûment par des délégués de ces trois groupes, non pas pour réguler la circulation et désengorger la voie publique, mais plutôt pour organiser la collecte de taxes illégales.
Les reporters de Congo Guardian sont spectateurs quotidiens de spectacles mettant en scène des individus notoirement connus ici comme appartenant aux « Forces du progrès », ce réseau de jeunes militants associé à l’UDPS, qui opèrent aux côtés de policiers. Une situation qui pose une question d’une simplicité désarmante : depuis quand la police congolaise sous-traite-t-elle son pouvoir de contrainte à des groupes de jeunes ?
Une taxe informelle de 2 000 francs
Ces « jeunes » – il y en a qui ont dépassé cette tranche d’âge – sont connus parce qu’ils participent chaque matin aux rassemblements des « parlementaires debout » de l’UDPS, organisés dans un coin de la station-service Sonahydroc, anciennement Cohydro, située juste en face des installations du commissariat de police de Kinsuka Pompage.
Chaque matin, tout motocycliste qui arrive ici doit s’acquitter de 2 000 FC, présentés comme une contribution à la salubrité. Une taxe dont aucun usager interrogé ne connaît le fondement officiel et qui ne donne lieu à aucune quittance.
Deux mille francs, chaque matin. Une petite somme, dira-t-on peut-être dans les bureaux climatisés. Mais multipliée par des centaines, voire des milliers de motocyclistes, chaque jour, elle finit par ressembler moins à une contribution citoyenne qu’à un racket organisé de groupes maffieux du genre de la camora en pleine ville de Kinshasa.
Et lorsqu’un citoyen demande simplement : « Quel texte institue cette taxe ? Où est le reçu ? », le système se montre particulièrement violent envers lui.
Le refus de payer peut rapidement tourner à l’affrontement. Les récalcitrants sont interpellés, leurs motos conduites au commissariat et des amendes dépassant parfois 50 000 francs congolais leur sont imposées. Là encore, les intéressés s’acquittent des montants exigés sans recevoir de quittance aux bureaux du commissariat avant de récupérer leurs motos.
Ainsi fonctionne une étrange mécanique dans l’impunité publique la plus officielles : 2 000 francs pour éviter les ennuis, plus de 50 000 francs lorsque l’on résiste, et dans les deux cas, aucune. Pendant ce temps, les agents ofdiciels de l’hôtel de ville écument les parkings de ces lieux pour récolter la taxe de stationnement de 500 FC au moyen d’un dispositif électronique qui enregistre les coordonnées et délivre une quittance.
À ce stade, la prédation parallèle observée n’est plus seulement une question de circulation. C’est une question d’État.
La salubrité, prétexte à plusieurs collectes
La situation ne concerne toutefois pas uniquement les « Forces du progrès ». Des organisations se présentant comme relevant de la société civile figurent également dans ce dispositif de collecte, au nom de la salubrité.Parmi les structures les plus actives visibles sur place figure ANAMU Asbl, dont des « agents » sont reconnaissables à leurs chasubles portant cette appellation, accompagnée du numéro de téléphone 0907231902.
Leur présence et leur rôle exact dans les opérations de collecte mériteraient d’être clarifiés par les autorités compétentes : quel mandat ? Quelle autorisation ? Quelle comptabilité ? Quelle destination pour les fonds collectés ?
Car à Kinsuka Pompage, la salubrité semble être devenue une curieuse industrie : on collecte auprès de ceux qui roulent, tandis que ceux qui étalent leurs marchandises à même la chaussée échappent au rançonnement.
Le paradoxe est donc saisissant : le motocycliste est pourchassé au nom de l’ordre et de la salubrité, pendant que le commerce à même la chaussée prospère sous les yeux de tous.
Des « contrôles » jusque dans les parkings
La méthode ne se limite pas au carrefour. Des motocyclistes peuvent être arrêtés en pleine station-service, dont une partie sert de parking, sans qu’une infraction précise soit clairement établie.
La scène est devenue suffisamment ordinaire pour inquiéter : es motos arraisonnées, des conducteurs protestant, des agents qui discutent, des policiers à proximité et, au milieu de tout cela, un carrefour déjà paralysé par les embouteillages. Ce jeudi matin encore, plusieurs scènes de tension ont été observées sur ce carrefour très fréquenté.
Mais à mesure que se multiplient ces accrochages, la colère monte parmi les motocyclistes. À force de pousser un groupe déjà exaspéré contre un dispositif notoirement reconnu comme arbitraire, le risque n’est plus théorique : il suffirait d’une étincelle pour que le carrefour bascule dans une confrontation beaucoup plus grave.
Faudra-t-il attendre un blessé, une moto incendiée ou une confrontation généralisée pour que l’on découvre soudain que le problème existait depuis longtemps ?
La PCR seule habilitée à réguler la circulation
Cette situation intervient alors que l’autorité provinciale a déjà suspendu les opérations de la Mission mixte de régulation routière (MMRR). Dans un communiqué publié le 23 juin 2026, l’exécutif provincial avait ordonné la suspension jusqu’à nouvel ordre de ces opérations dans les 64 carrefours ciblés de Kinshasa, ainsi que la levée des barrières et le retrait des agents affectés à ce dispositif.
Le même communiqué précisait qu’en attendant un éventuel redéploiement, la régulation de la circulation devait continuer à être assurée par la Police spéciale de circulation routière (PCR).
Alors, à Kinsuka Pompage, une question s’impose avec une urgence particulière : qui contrôle qui ? Qui autorise ces opérations ? Sur quelle base légale ? Qui a institué les 2 000 francs quotidiens ? Qui autorise les amendes dépassant 50 000 francs ? Où sont les quittances ? Et pourquoi les motos saisies sont-elles conduites au commissariat ?
Le commissariat ne peut pas devenir la plaque tournante de racquets et d’une économie parallèle. Le fait que ces opérations se déroulent chaque matin à proximité immédiate du commissariat, que les motos saisies y soient conduites et que des amendes y soient infligées et perçues appelle une clarification urgente de la hiérarchie policière et des autorités provinciales.
JEK

