Sit-in du 12 juin à Kinshasa : HRW accuse la police d’usage excessif de la force et de non-protection des manifestants contre les « Forces du progrès »

Un mois après les violences ayant marqué le sit-in de l’opposition du 12 juin à Kinshasa, Human Rights Watch met en cause les forces de sécurité congolaises, qu’elle accuse d’avoir fait un usage excessif de la force contre des manifestants et de ne pas les avoir protégés contre des agressions attribuées à des membres de la « Force du Progrès », un groupe présenté comme proche du parti présidentiel. Fondé sur une enquête de terrain, des témoignages et des vidéos authentifiées, le rapport contredit la version livrée par le Gouvernement au lendemain des événements. Les autorités avaient alors soutenu que les forces de l’ordre étaient intervenues dans le strict cadre du maintien de l’ordre après l’interdiction du sit-in sur le site prévu, condamné les violences ayant fait des blessés tant parmi les manifestants que les forces de sécurité, déploré les importants dégâts matériels et annoncé l’ouverture d’enquêtes afin d’établir les responsabilités des différents protagonistes.

Un mois après les violents incidents ayant émaillé le sit-in de l’opposition du 12 juin devant le Palais du Peuple, Human Rights Watch (HRW) publie, ce jeudi 9 juillet 2025, un rapport qui accuse les forces de sécurité d’avoir fait un « usage excessif de la force » contre des manifestants majoritairement pacifiques et de les avoir laissés à la merci d’agresseurs identifiés comme appartenant à la « Force du Progrès », un mouvement présenté comme proche de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), le parti présidentiel.

L’organisation de défense des droits humains estime que les événements du 12 juin traduisent de graves défaillances dans la protection des libertés publiques, alors que les manifestants entendaient protester contre un projet de réforme susceptible, selon eux, de prolonger le mandat du président Félix Tshisekedi.

« Les forces de sécurité congolaises ont employé une force inutile contre des personnes qui tentaient d’exercer leur droit de critiquer les propositions de modifications de la Constitution », déclare, selon le rapport, Ashwanee Budoo-Scholtz, directrice adjointe de la division Afrique de Human Rights Watch.

Elle poursuit : « Au lieu de protéger les manifestants, les forces de sécurité ont incité à la violence et laissé les manifestants faire face à l’attaque d’un groupe partisan du parti au pouvoir. »

Une enquête fondée sur 38 témoignages

Pour étayer ses conclusions, Human Rights Watch indique avoir conduit, entre le 12 et le 22 juin, 38 entretiens, dont 15 avec des membres blessés de la Coalition Article 64 (C64), principale organisatrice du sit-in, ainsi qu’avec sept membres de la Force du Progrès.

L’organisation affirme également avoir procédé à la vérification et à la géolocalisation de nombreuses vidéos, montrant des scènes de violences contre plusieurs sièges de partis politiques de l’opposition.

Selon HRW, les attaques auraient commencé dès la matinée du 12 juin, avant même le début du rassemblement.« Vers 10 heures, des membres de la Force du Progrès ont attaqué les bureaux de plusieurs partis politiques d’opposition affiliés à la C64 », indique le rapport. Les images authentifiées montrent notamment des dégâts importants aux sièges d’Action pour la démocratie et le développement au Congo (ADD Congo), de l’Alliance pour le changement (ACH) ainsi que des Forces novatrices pour l’Union et la solidarité (FONUS), avec des vitres brisées, des bureaux saccagés et une militante blessée.

Des accusations de mobilisation organisée

L’un des éléments les plus sensibles du rapport réside dans les témoignages que HRW dit avoir recueillis auprès de membres eux-mêmes de la Force du Progrès. Sept d’entre eux affirment selon le rapport que leur mobilisation aurait été organisée par des responsables du parti présidentiel afin d’empêcher la tenue du sit-in.

« Nous avons tenu la dernière réunion dans l’après-midi de mercredi avant la manifestation, à Limete, et deux de nos chefs nous ont clairement indiqué de cibler les dirigeants de l’opposition et leurs partis », raconte l’un des témoins interrogés par Human Rights Watch qui n’en livre pas l’identité.

Un autre affirme : « Ils nous ont promis de nous donner de l’argent si nous perturbions la manifestation. »

Un troisième ajoute : « De nombreux jeunes rejoignent le groupe en raison des opportunités d’emplois informels. »

Gaz lacrymogènes, barricades et affrontements

Selon les témoignages recueillis par Human Rights Watch, plusieurs centaines de militants de la C64 s’étaient rassemblés au siège de l’ECiDé avant de marcher en direction du Palais du Peuple. La police avait installé trois barrages autour du rond-point Robot au croisement Triomphal- Huileries.

Les manifestants assurent que leur progression était pacifique. « Nous avons levé les mains en l’air en signe de non-violence », rapporte l’un d’eux.

C’est à l’approche du deuxième barrage que les forces de sécurité auraient commencé à tirer des grenades lacrymogènes. L’un des blessés décrit la scène :« Alors que je marchais le long du boulevard Triomphal, j’ai entendu un bruit fort. J’ai senti ma jambe devenir lourde. Je suis tombé et j’ai vu que mon pied saignait abondamment. »

Human Rights Watch affirme également que des éléments de la Garde républicaine ainsi que des services de renseignement étaient présents aux côtés de la police.

Des manifestants attaqués jusque dans le siège de l’ECiDé

L’organisation décrit ensuite un épisode particulièrement préoccupant. Après s’être réfugiés dans le siège du parti ECiDé, plusieurs responsables de l’opposition et des manifestants blessés auraient continué à subir des attaques.

Selon Human Rights Watch, des vidéos authentifiées montrent simultanément des policiers et des membres de la Force du Progrès lançant des projectiles contre le bâtiment. Une autre vidéo montrerait un policier lançant une grenade lacrymogène par-dessus le mur d’enceinte.

Une séquence géolocalisée montrerait également un membre des forces de sécurité tirant une grenade lacrymogène à très courte distance en direction du siège.

Les témoignages recueillis évoquent également des jets de pierres et de bouteilles, dont certaines remplies d’urine, contre les manifestants.

Plusieurs personnes interrogées affirment avoir identifié leurs agresseurs comme appartenant à la Force du Progrès, certains déclarant même les connaître personnellement. Human Rights Watch précise toutefois que certains manifestants ont fini par répondre aux attaques en lançant eux aussi des pierres.

Les dirigeants de l’opposition parmi les blessés

L’organisation affirme avoir documenté les blessures de plus d’une dizaine de manifestants, parmi lesquels plusieurs figures majeures de l’opposition. Elle fait également état de plusieurs dizaines d’arrestations.

Les autorités ouvrent une enquête

Face aux critiques, les autorités congolaises assurent avoir engagé des investigations. Le ministre de la Justice et la Commission nationale des droits de l’homme ont dit avoir procédé à plusieurs auditions de membres de la C64.

Le 19 juin, le Bureau du procureur général près la Cour de cassation a annoncé l’ouverture d’une enquête judiciaire sur les violences.

De son côté, l’UDPS a déposé, le 22 juin, une plainte devant la Cour de cassation contre des individus accusés d’avoir usurpé le nom de la Force du Progrès afin de commettre ces violences. Le 3 juillet, son secrétaire général, Augustin Kabuya, a déclaré à Human Rights Watch :« L’UDPS n’a jamais envoyé qui que ce soit commettre des actes de violence. Une fausse Force du Progrès ternit le nom du parti. ».

Human Rights Watch réclame une enquête indépendante

Au-delà des responsabilités immédiates, Human Rights Watch rappelle que les Principes de base des Nations unies sur le recours à la force imposent aux forces de l’ordre de privilégier les moyens non violents et, lorsqu’une dispersion s’avère nécessaire, de limiter la force « au minimum nécessaire ».

Pour l’organisation, l’enquête annoncée par les autorités représente « une étape positive », mais elle ne pourra restaurer la confiance qu’à condition d’être conduite « de manière indépendante et impartiale ».

« Les responsables devraient être traduits en justice, quelle que soit leur affiliation politique, afin de démontrer que la justice peut prévaloir sur la politique », conclut Ashwanee Budoo-Scholtz.

Congo Guardian

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