Une tribune de Jonas Eugène O. Kota
Dans toute société organisée, la loi ne suffit jamais à elle seule pour garantir l’ordre, la justice et la qualité de la vie collective. Entre ce qui est légal et ce qui est moralement acceptable subsiste un espace fondamental : celui de l’éthique et de la déontologie.
C’est précisément dans cet espace que se joue la crédibilité des professions, la confiance publique et, au-delà, la santé morale d’une nation.
Le journalisme, parce qu’il façonne l’opinion, influence les consciences et participe à la construction du débat démocratique, est l’un des métiers où cette exigence est la plus élevée.
En République démocratique du Congo, pourtant, la pratique journalistique semble aujourd’hui plongée dans une profonde crise de licité professionnelle, où les antivaleurs tendent dangereusement à devenir la norme, y compris dans les milieux censés les combattre.
Il devient parfois difficile de distinguer le journaliste du procureur improvisé, du propagandiste sous contrat, du commissaire politique bénévole ou du voyeur professionnel recyclé en chroniqueur des vies privées.
Le plus inquiétant n’est même plus l’existence des dérives. Le plus inquiétant est qu’elles soient désormais applaudies, partagées, récompensées et parfois même institutionnalisées.
Nous vivons une époque étrange où l’antivaleur se promène en costume de vertu, où le mensonge se présente comme “exclusivité”, où la diffamation ou l’intrusion dans la vie privée des citoyens s’appelle “investigation”, et où certains professionnels de la parole publique semblent avoir déclaré la guerre non plus à la désinformation, mais à la dignité humaine elle-même.
La liberté de la presse n’est pas la liberté de salir
Il faut rappeler une évidence devenue presque révolutionnaire dans certains milieux : la liberté de la presse n’est pas la liberté de détruire les réputations, de piétiner la vie privée ou de transformer l’humiliation publique en spectacle rentable.
Malgré ses imperfections, la « loi Muyaya » sur la liberté de presse en RDC protège le journaliste dans l’exercice de sa mission. Mais elle ne l’autorise nulle part à devenir un prédateur social, un marchand de scandales ou un distributeur professionnel d’insinuations.
Le droit à l’information n’a jamais signifié le droit de fouiller les chambres à coucher, les familles, les fragilités humaines ou les douleurs privées pour satisfaire les appétits d’un public conditionné à la consommation du scandale.
Car enfin, à quel moment la société congolaise a-t-elle décidé que la vie privée était devenue un bien public ? À quel moment l’on a considéré qu’un téléphone piraté, une conversation privée volée, une image diffusée sans consentement ou une rumeur montée en feuilleton constituaient du journalisme ?
Même les démocraties les plus avancées protègent jalousement la vie privée comme espace sacré de dignité humaine. Parce qu’au-delà des lois, toute civilisation repose sur une limite morale : celle qui interdit de transformer l’être humain en objet d’exposition.
La vie privée est le dernier territoire de liberté intérieure. Lorsqu’elle est violée systématiquement, ce n’est pas seulement une personne qui est agressée ; c’est l’idée même de dignité humaine, l’humanité elle-même qui est attaquée.
Le triomphe des procureurs sans robe
Le phénomène est devenu banal : d’un matin à un soir, des individus sans éthique, parfois sans formation, parfois sans culture professionnelle minimale, s’autoproclament journalistes, juges, enquêteurs et tribunaux ambulants; le verdict précède l’enquête; l’insulte tient lieu d’argument.
La rumeur devient preuve. Le lynchage numérique devient méthode éditoriale.
Et le plus ironique dans cette tragédie est que certains de ces nouveaux gardiens autoproclamés de la morale publique vivent eux-mêmes dans une opacité totale, protégés par le même droit à la vie privée qu’ils refusent aux autres. Ils exigent la transparence absolue pour autrui mais réclament le respect de leur intimité dès que leur propre personne est évoquée.
Magnifique conception de l’éthique : la dignité pour soi, l’exposition pour les autres !
Le journalisme congolais traverse ainsi une dangereuse mutation : l’information cède progressivement la place à la mise en scène émotionnelle, au voyeurisme militant et à la violence symbolique. Et pendant ce temps, les vrais sujets du pays — corruption systémique, pauvreté, insécurité, effondrement des services publics, crise éducative, défis géopolitiques — sont relégués au second plan derrière les querelles personnelles, les campagnes de dénigrement et les feuilletons de destruction médiatique.
Les gardiens du temple dorment… ou participent à la fête
Dans un pays normal, les institutions de régulation et d’autorégulation devraient sonner l’alarme. Malheureusement, en RDC, elles sont soit absentes, soit sélectivement réveillées selon la météo politique, ou peut-être la position des astres dans le ciel.
Le CSAC, créé pour protéger l’éthique médiatique et garantir une communication saine, oscille entre silence prudent, indignation orientée et interventions à géométrie politiquement variable.
Quant à l’UNPC, censée défendre la noblesse de la profession, elle est devenue, depuis belle lurette, l’incarnation d’une confrérie de la compromission assumée, ayant remplacé les principes. L’épisode récent des préparatifs du forum des médias et des perspectives de décoration de journalistes en aura été symptomatique : usage du mensonge, opacité, manipulations, jeux d’intérêts, basses combines des cours de récréation… tout cela au nom d’une profession censée défendre la vérité. Quel symbole !
Le drame n’est pas seulement institutionnel ; il est moral, car lorsque les structures chargées d’incarner les valeurs deviennent elles-mêmes des fabriques d’antivaleurs, le désordre cesse d’être accidentel : il devient structurel.
Réapprendre la frontière entre information et barbarie
Une société civilisée se reconnaît à sa capacité de fixer des limites.Tout ce qui est techniquement possible n’est pas moralement acceptable. Tout ce qui attire l’audience n’est pas nécessairement ou automatiquement digne d’être diffusé.
Tout ce qui circule sur les réseaux sociaux ne mérite pas d’être transformé en contenu médiatique.
Le journalisme n’est pas une industrie du voyeurisme. Ce n’est pas une milice numérique. Ce n’est pas une entreprise de démolition humaine.
Informer, ce n’est pas humilier.
Critiquer, ce n’est pas déshumaniser.
Enquêter, ce n’est pas espionner les existences privées.
Il devient urgent de restaurer une culture professionnelle fondée sur la retenue, la responsabilité et le respect de la personne humaine. Car une presse qui perd le sens de la dignité finit toujours par perdre sa propre dignité.
Sauver la presse pour sauver la société
La RDC n’a pas besoin d’une presse hystérique, obscène ou instrumentalisée. Elle a besoin d’une presse libre, courageuse, rigoureuse et moralement respectable.
Une presse capable de défendre l’intérêt général sans transformer les citoyens en gibier médiatique.
Une presse qui comprenne que la vérité ne dispense jamais de l’humanité.
Last but not least, une presse qui sache qu’avant d’être une profession, le journalisme est une responsabilité morale envers la société.
Car lorsque l’éthique disparaît du journalisme, ce n’est pas seulement la profession qui s’effondre. C’est toute la société qui commence à perdre le sens de la limite, du respect et finalement… de l’humain.

