Le 16 février 1992 reste paradoxalement gravé comme l’un des jours les plus sombres et les plus lumineux de l’histoire politique congolaise. Sombre par le sang versé.
Lumineux par la clarté morale qui en a émergé. Au cœur de cette séquence historique, une silhouette s’impose : celle de Laurent Monsengwo Pasinya, prélat, intellectuel et président du bureau de la Conférence Nationale Souveraine.
Dans un Zaïre étouffé par la dictature de Mobutu Sese Seko, Monsengwo ne fut ni chef de parti ni chef de milice. Il fut autre chose : une conscience institutionnelle, capable d’opposer à l’arbitraire la rigueur du droit et à la violence la force de la parole.
Avant le 16 février : le combat de la légitimité
Lorsque, le 19 janvier 1992, le Premier ministre Nguz a Karl-I-Bond annonce la suspension de la Conférence Nationale Souveraine, beaucoup y voient l’enterrement définitif de la transition démocratique.
Monsengwo, lui, refuse. En sa qualité de président du bureau de la CNS, il qualifie la décision d’« illégale et arbitraire ». Il rappelle que la Conférence ne tient pas sa légitimité d’un décret présidentiel, mais de la volonté populaire exprimée à travers ses délégués.
Dans ses homélies et prises de parole, il martèle une idée simple et subversive dans le contexte mobutiste : la démocratie est d’abord une exigence de vérité.
Face à un système bâti sur la personnalisation du pouvoir, le clientélisme et la peur, le prélat oppose le droit, la morale et la cohérence institutionnelle. Sa posture n’est pas insurrectionnelle ; elle est constitutionnelle.
Après le massacre : de la médiation à la prophétie
Le 16 février 1992, lorsque les forces de sécurité, dont la redoutée Division Spéciale Présidentielle, ouvrent le feu sur des manifestants sortis des paroisses de Kinshasa avec chapelets et bibles, un seuil est franchi. Au lendemain du carnage, le ton de Monsengwo change.
Il ne parle plus seulement en juriste ; il parle en prophète. Il condamne sans ambiguïté la violence, récuse les bilans officiels minimisés et désigne la responsabilité du pouvoir.
Surtout, il donne un nom aux victimes : les « Martyrs de la démocratie ».
Ce geste rhétorique est décisif. En sacralisant le sacrifice, il rend politiquement et moralement impossible un simple retour au statu quo. Le sang versé devient fondement d’une nouvelle légitimité.
Le 6 avril 1992, lors de la réouverture de la CNS, son discours marque un tournant. Il affirme que « rien ne sera plus comme avant » et impose la souveraineté de la Conférence comme condition de la paix sociale.
Quelques mois plus tard, la CNS élit Étienne Tshisekedi Premier ministre — apogée symbolique d’une transition arrachée sous pression populaire et ecclésiale.
Le « maître du droit » face aux régimes successifs
L’influence de Monsengwo ne s’arrête pas avec la chute du régime mobutiste en 1997. Au fil des décennies, il demeure une référence morale constante, y compris sous Laurent-Désiré Kabila puis Joseph Kabila.
Surnommé « le maître du droit », il veille à ce que les transitions politiques soient encadrées par des textes solides, convaincu que l’absence de cadre juridique ouvre la voie à l’arbitraire.
Son combat n’est pas partisan ; il est structurel : ancrer l’État congolais dans une culture constitutionnelle.
En 2018, après la répression de nouvelles marches laïques, sa phrase — « Il est temps que les médiocres dégagent » — résonne comme un rappel brutal de son exigence morale. Elle illustre sa constance : quelle que soit la couleur du régime, la médiocrité politique et le mépris de la volonté populaire restent inacceptables.
Diplomatie et conscience nationale
Au-delà des frontières, Monsengwo mobilise ses réseaux au Vatican et sur la scène internationale pour porter la cause congolaise. Son influence contribue à faire de l’Église catholique le dernier rempart structuré de la société civile dans un État fragile.
Son génie politique réside dans une alchimie rare : transformer un combat politique en devoir de conscience. Sous sa houlette, la démocratie cesse d’être un simple arrangement institutionnel ; elle devient une question morale.
Héritage vivant
Aujourd’hui encore, dans un contexte où de nouveaux dialogues politiques sont envisagés pour répondre aux crises institutionnelles et sécuritaires, l’ombre de Monsengwo plane sur le débat national. Son héritage pose une exigence : aucun compromis ne peut durablement s’imposer s’il trahit la vérité et la souveraineté populaire.
Le 16 février 1992 fut un jour de deuil. Mais il fut aussi le jour où un archevêque transforma la foi en levier historique.
Au Congo-Zaïre, la démocratie ne s’est pas seulement conquise dans les urnes ou les négociations. Elle s’est affirmée dans la parole d’un homme qui osa dire non au pouvoir, au nom du droit et de la conscience.

