Par Jonas Eugène Kota
Le 16 février 1992 ne fut pas seulement une journée de répression politique au Zaïre. Ce fut l’instant où la foi devint acte civique, où la liturgie se transforma en résistance, et où l’Église s’imposa comme la dernière institution capable de parler au pouvoir au nom du peuple.
Depuis ce dimanche sanglant du 16 février 1992 jusqu’aux négociations politiques contemporaines, l’histoire démocratique congolaise s’est écrite, de manière constante, à l’ombre des clochers.
L’Église, catalyseur d’une nation debout
Au début des années 1990, l’État zaïrois est affaibli, discrédité et fragmenté. Les partis politiques d’opposition sont infiltrés ou divisés. La société civile reste embryonnaire.
Une seule structure conserve un réseau national, une crédibilité morale et une capacité d’organisation : l’Église catholique.
Autour de la Conférence épiscopale nationale du Zaïre, prêtres, intellectuels et fidèles structurent une contestation qui refuse la violence. Le mouvement n’est pas dirigé directement par les évêques, mais par des laïcs organisés au sein du Comité Laïc Catholique conduit par François Kandolo, afin d’éviter que la marche soit perçue comme une insurrection politique classique.
La stratégie est simple et redoutablement efficace : transformer la revendication politique en exigence morale.
Ainsi, le 16 février, les fidèles sortent des paroisses avec bibles et chapelets. Les églises deviennent des points de rassemblement et parfois des refuges.
La répression par la Division Spéciale Présidentielle choque le monde : tirer sur des croyants en prière brise la légitimité du régime de Mobutu Sese Seko bien au-delà des frontières du pays.
La crise politique devient alors une crise éthique.
Monsengwo, la neutralité devenue pouvoir
Au cœur de ce moment historique se tient une figure : Laurent Monsengwo Pasinya. Président du bureau de la Conférence Nationale Souveraine et Archevêque de Kinshasa, le prélat incarne la rigueur et la neutralité dans un climat de suspicion généralisée. Il impose une discipline institutionnelle à une assemblée composée d’opposants, de dignitaires du régime et de représentants de la société civile.
La répression du 16 février renforce sa stature et son autorité morale. Deux mois plus tard, le pouvoir recule : la CNS reprend le 6 avril 1992.
Galvanisée par le sacrifice des martyrs, elle se proclame souveraine et élit Étienne Tshisekedi Premier ministre.
Le régime refuse d’appliquer les décisions, mais l’essentiel est acquis : désormais, la légitimité politique au Zaïre ne dépend plus uniquement de la force — elle dépend du consentement moral.
Une constante historique : médiatrice entre peuple et pouvoir
Depuis 1992, l’Église n’a jamais quitté l’arène politique congolaise, non comme parti, mais comme arbitre.
Observation électorale – À partir des années 2000, elle met en place le plus vaste réseau d’observation électorale du pays, déployant des dizaines de milliers d’observateurs dans presque toutes les localités.
Dans un État souvent incapable d’organiser la transparence, elle devient la principale garante de la crédibilité des scrutins.
Médiation politique – En 2016, alors que le pays s’approche d’une crise institutionnelle majeure, les évêques facilitent les négociations entre majorité et opposition, aboutissant à l’Accord de la Saint-Sylvestre.
Encore une fois, l’Église agit là où les institutions politiques échouent : créer un consensus minimal pour éviter l’implosion.
Mobilisation citoyenne – Entre 2017 et 2018, des marches pacifiques portées par des fidèles catholiques rappellent explicitement la mémoire du 16 février. Le message est identique : la légitimité politique doit respecter la volonté populaire.
Héritage et présent : la mémoire comme méthode politique
Aujourd’hui, alors que de nouvelles tractations pour un dialogue intercongolais sont évoquées, le rôle de l’Église reste paradoxal mais constant : elle n’exerce pas le pouvoir, mais elle en définit les limites morales.
Depuis la Marche de l’Espoir, sa fonction historique s’est cristallisée en trois principes :
1. Transformer les crises politiques en débats éthiques
2. Empêcher la violence en imposant la pression morale
3. Servir d’espace de confiance lorsque l’État ne l’est plus
Le 16 février 1992 n’a donc pas seulement sauvé une conférence politique. Il a instauré une tradition zaïro-congolaise unique : lorsque les institutions se bloquent, la société se tourne vers l’Église pour rouvrir l’histoire.
Une démocratie née sous les cloches
Au Congo, la démocratie ne s’est pas construite uniquement dans les parlements ni dans les casernes. Elle s’est construite dans les paroisses, dans les homélies, dans les marches silencieuses et dans les consciences.
C’est peut-être là la singularité congolaise : l’État organise le pouvoir, mais l’Église en rappelle sans cesse la légitimité.
Et tant que cette mémoire collective du 16 février restera vivante, chaque dialogue politique portera en lui une question implicite — non pas seulement : qui gouverne ? mais : au nom de quelle morale gouverne-t-on ?

