Union africaine : qui pour succéder à João Lourenço ?

Par Jonas Eugène Kota

À l’approche du sommet des 14 et 15 février 2026, l’Union africaine (UA) s’engage dans une transition de présidence à haut risque politique. Officiellement, le mécanisme est connu et balisé : la présidence tournante respecte une rotation régionale stricte entre les cinq grandes zones du continent. Officieusement, la désignation du successeur de João Lourenço met à nu les fragilités de l’architecture diplomatique africaine, rattrapée par la guerre à l’est de la République démocratique du Congo.

En 2025, la présidence angolaise, au nom de l’Afrique australe, a tenté de repositionner l’UA comme acteur central de médiation, dans un contexte où la crise congolaise avait été largement déportée vers des cadres extérieurs – processus parallèles, initiatives régionales éclatées et implication accrue d’acteurs non africains. Le passage de relais ne se limite donc pas à un exercice protocolaire : il engage la crédibilité même de l’UA pour l’année à venir.

Une rotation régionale qui désigne l’Afrique de l’Est

Conformément aux usages de l’organisation, la présidence de l’UA obéit à une rotation entre les régions : après l’Afrique australe en 2025, la logique institutionnelle voudrait que la présidence 2026 revienne à l’Afrique de l’Est. Dans ce schéma, le Burundi, qui occupe actuellement la première vice-présidence de l’UA, apparaît comme le successeur désigné de João Lourenço.

Cette continuité vise à assurer stabilité et prévisibilité dans la gouvernance de l’organisation. Mais elle se heurte aujourd’hui à une réalité géopolitique autrement plus complexe : le Burundi est identifié comme acteur impliqué dans les dynamiques sécuritaires à l’est de la RDC, dans un conflit régionalisé où le Rwanda est notoirement identifié comme agresseur et soutien de la rébellion du M23.

Dès lors, une question s’impose dans les chancelleries africaines : l’Union africaine peut-elle confier sa présidence à un État issu d’une région directement impliquée dans l’un des conflits les plus sensibles du continent, sans fragiliser sa posture de neutralité ?

La RDC face au dilemme est-africain

Pour Kinshasa, l’enjeu est particulièrement aigu. Trouver un successeur « conciliant » à João Lourenço relève presque de la gageure dans une Afrique de l’Est perçue, à tort ou à raison, comme traversée par des solidarités régionales favorables à Kigali. Dans ce contexte, la perspective d’une présidence burundaise inquiète autant qu’elle divise.

Si le Burundi est un partenaire militaire de la RDC, sa proximité opérationnelle avec le conflit pourrait paradoxalement affaiblir la crédibilité de l’UA comme plateforme de médiation. Une présidence issue d’un pays directement impliqué risquerait d’exposer l’organisation à des accusations de parti pris, au moment même où l’UA cherche à réaffirmer son autorité face aux formats concurrents de règlement des crises.

Sassou-Nguesso, la tentation du contournement

Face à ce blocage potentiel, la République du Congo, représentant l’Afrique Centrale, s’est invitée dans l’équation. Le président Denis Sassou-Nguesso mène une offensive diplomatique pour se positionner comme alternative. Certes, Brazzaville ne relève pas de l’Afrique de l’Est, ce qui impliquerait un ajustement – voire un contournement – du principe de rotation régionale. Sans oublier le coup du rejet de la présidence rwandaise à la CEEAC.

Mais l’argument de la realpolitik est avancé : expérience éprouvée, stature diplomatique, capacité à fédérer.

Sassou-Nguesso a déjà présidé l’UA à deux reprises et jouit d’un réseau ancien au sein de l’organisation. Pour certains États membres, un tel profil offrirait une présidence plus robuste face aux crises sécuritaires, notamment celle de la RDC, dont l’onde de choc menace l’ensemble de l’Afrique centrale et orientale.

Cette option reste toutefois controversée. Le Congo-Brazzaville est lui aussi perçu dans certains milieux à Kinshasa comme un acteur aux équilibres régionaux ambigus, notamment dans ses relations avec Kigali. Là encore, le risque d’un président « juge et partie » n’est jamais totalement écarté.

Félix Tshisekedi, arbitre contraint d’une succession piégée

Pris entre la logique institutionnelle et les impératifs sécuritaires, le président congolais Félix Tshisekedi se retrouve dans un rôle d’arbitre malgré lui. Sa récente hyper-activité diplomatique – consultations avec João Lourenço, Denis Sassou-Nguesso, Faure Gnassingbé et d’autres dirigeants africains – illustre l’importance stratégique que Kinshasa accorde à cette succession.

Pour la RDC, le choix du futur président de l’UA pèsera directement sur la gestion de la crise à l’est du pays. Un leadership continental perçu comme aligné ou biaisé réduirait la capacité de l’organisation à jouer un rôle de médiation crédible, au moment où Kinshasa cherche à réintégrer l’UA au cœur du dispositif diplomatique, après une année 2025 marquée par une forte externalisation des initiatives.

João Lourenço lui-même semblerait œuvrer pour réancrer cette médiation au niveau continental, soucieux de préserver l’héritage de son mandat. Pour Luanda, l’enjeu est clair : éviter que la présidence 2026 ne soit synonyme d’impuissance ou de soupçon.

Le Togo, solution transrégionale ?

Dans ce jeu d’équilibres, une option transrégionale gagne en visibilité : le Togo. Extérieur aux rivalités des Grands Lacs, engagé dans plusieurs initiatives de médiation et membre influent de la CEDEAO, Lomé apparaît comme un possible compromis. La récente visite du président Faure Gnassingbé à Kinshasa s’inscrit dans cette dynamique de consultations discrètes mais révélatrices.

Une présidence togolaise impliquerait un ajustement assumé du principe de rotation, mais offrirait à l’UA une figure relativement neutre, capable de dialoguer avec l’ensemble des blocs régionaux – EAC, SADC, CIRGL – sans être directement impliquée dans leurs antagonismes.

Un choix révélateur de l’avenir de l’UA

À l’heure du sommet des 14 et 15 février 2026, deux visions de l’Union africaine s’affrontent. La première privilégie la continuité institutionnelle et la stricte application de la rotation régionale, quitte à exposer la présidence aux tensions est-africaines. La seconde mise sur un ajustement politique, au nom de la neutralité et de l’efficacité diplomatique.

Au-delà des noms, la succession de João Lourenço constitue un test grandeur nature pour l’UA. Elle dira si l’organisation est capable d’adapter ses règles aux réalités géopolitiques du moment, ou si elle demeure prisonnière de mécanismes qui, face aux crises contemporaines, montrent de plus en plus leurs limites.

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