Une tribune de Jonas Eugène Kota
Ces dernières semaines, la République démocratique du Congo vit au rythme d’un mot qui, à lui seul, cristallise espoirs, méfiances et passions : le dialogue.
Réclamé de longue date par une partie de l’opposition, encouragé par des partenaires internationaux, porté moralement par la CENCO et l’ECC à travers leur initiative de consultations nationales, rejeté par les faucons du pouvoir puis replacé au cœur de l’agenda régional par les efforts du Président angolais João Lourenço à Luanda, le dialogue politique inclusif – à ne pas confondre avec les négociations politico-sécuritaires entre le gouvernement et la rébellion M23 – s’impose à nouveau comme un passage obligé.
Le discours du Président Félix Tshisekedi devant le corps diplomatique, suivi des réactions en chaîne de l’Église, des forces politiques et de la société civile, a rouvert un débat que beaucoup croyaient enlisé, voire impossible.
Dans ce climat de tensions sécuritaires persistantes à l’Est et, de ressentiments et de crispations politiques internes, une certitude s’impose pourtant : la parole circule de nouveau. Et c’est à partir de cette parole retrouvée que moi je choisis de regarder le moment présent.
Face à cette séquence politique dense, faite de prises de parole officielles, de mises au point ecclésiales et de réactions parfois tranchées de l’opposition, je choisis de ne pas m’arrêter aux crispations immédiates, d’autant plus que tout ne fait que commencer.
Je préfère regarder ce moment pour ce qu’il est en profondeur : un instant où, malgré les divergences, les lignes commencent à bouger et même à se croiser, les positions à se répondre et les silences à se rompre. Car avant même que le dialogue ne prenne une forme institutionnelle, il existe déjà dans les mots échangés, dans les désaccords exprimés et dans cette confrontation assumée des points de vue.
C’est à partir de cette conviction que je situe ma lecture du moment présent. Dans cette dynamique encore fragile mais déjà bien réelle, je fais le choix de soumettre ce regard à la sagacité de la réflexion globale en disant, d’emblée, que moi, je partage l’avis de Monseigneur Donatien Nshole lorsqu’il affirme, au regard des derniers soubresauts d’actualité, qu’il ne s’agit là que de positions de départ.
Et c’est précisément pour cela que je veux le dire sans détour : le plus important aujourd’hui, ce n’est pas encore la forme du dialogue, ni même son lieu, son animateur, ses protagonistes ou encore son ordre du jour, etc., mais le fait que les Congolais se parlent déjà.
Oui, ils se parlent. À distance, par discours, par déclarations interposées, par communiqués parfois durs, parfois mesurés. Mais ils se répondent.
Et dans un pays où, trop souvent, le silence a précédé la violence, le simple fait de se répondre est déjà un acte politique majeur. Il ne reste, au fond, qu’à formaliser cette dynamique dans un cadre structuré, crédible et accepté par tous.
Pour moi, le fait que le Chef de l’État se soit exprimé publiquement sur le dialogue, et que d’autres Congolais – Église, opposition, pouvoir, société civile – aient aussitôt réagi, constitue une grande avancée. C’est une flamme précieuse qui vient de s’allumer. Et comme toute flamme fragile, elle n’a pas besoin de sarcasmes ou de vents contraires pour s’éteindre, mais d’attention, de responsabilité et de patience pour être entretenue.
Je regarde cette séquence avec la mémoire longue de notre histoire. Je revois encore la fin des années 1980, sous une dictature sans partage ni concession, lorsque le régime de Mobutu, acculé par la pression interne et internationale, avait fini par consentir aux fameuses « consultations populaires », une manière pour lui, en fait, de ne pas perdre la face devant le lâcher du lest qui s’imposait à lui.
Je revois défiler dans ma mémoire les images de ces opposants en chemises immaculées, encore interdits de porter le costume-cravate mais refusant, eux, de porter l’abacost mobutiste, aller à la rencontre du dictateur. Et la suite est connue, faites de consultations, de compromis et de compromissions, d’entourloupes et de trahisons entre compagnons de lutte, de débauchages, de division de l’opposition, de terreurs supplémentaires, voire de morts, etc.
On peut en pleurer ou en sourire aujourd’hui, mais ces consultations avaient ouvert une brèche. De cette brèche sont nées les conférences, les débats, les premières fissures d’un système verrouillé. C’est par le dialogue, même imparfait, que le pays avait commencé à respirer.
Avant cela encore, je me souviens des entraves systématiques face aux appels à la démocratisation : arrestations arbitraires, relégations, exils forcés, etc. Politiciens, intellectuels, militants, mais aussi membres du clergé catholique, n’y avaient pas échappé.
Le Cardinal Joseph-Albert Malula, figure morale respectée, avait été humilié, marginalisé, contraint au silence et même à l’exil.
Et pourtant, là encore, c’est par la persistance du débat, par la parole maintenue vivante malgré la répression, que l’idée démocratique a survécu.
Je me souviens aussi d’un épisode qui, à lui seul, résume les paradoxes zaïro-congolais : Étienne Tshisekedi wa Mulumba, déclaré « fou » par le Dr Tharcisse Loseke, sur instigation du dictateur bien entendu, pour ses positions politiques jugées subversives.
Ironie de l’histoire, ce même Loseke se retrouvera plus tard à militer pour la démocratie aux côtés de celui qu’il avait diagnostiqué fou, au Centre neuro-psycho-pathologique.
Plus troublant encore, le même Loseke se retrouve aujourd’hui engagé politiquement face à Félix Tshisekedi, le fils du père fou, cette fois aux côtés de Joseph Kabila, celui-là même contre qui il militait hier aux côtés du père du fils aujourd’hui au pouvoir.
C’est bien ça, l’histoire de la politique à la congolaise.
Notre histoire est faite de ruptures, de retournements, mais aussi de dialogues improbables qui finissent par produire des moments de répit.
Car il faut le dire sans hypocrisie : si la RDC a connu des accalmies, des transitions, des respirations dans ses longues crises, c’est bien grâce au dialogue et à rien d’autre.
Dialogue intercongolais de Sun City, dialogues politiques post-électoraux, concertations nationales… On peut en critiquer les résultats, en dénoncer les limites, mais on ne peut nier qu’ils nous ont, à plusieurs reprises, évité l’effondrement total.
On dira encore : « un dialogue de plus », « trop de dialogues », « ce pays n’a vécu que de dialogues stériles ». Moi-même, je l’ai dit, parfois avec lassitude, dans cette vie politique faite de palabres sans fin.
Mais aujourd’hui, je pose la question autrement, honnêtement : par quoi d’autre, de plus efficace, remplacerait-on le dialogue ?
Par la guerre ? Elle est déjà là à l’Est et rythme notre vie ces trente dernières années. Nous voyons chaque jour ce qu’elle produit : des morts, des déplacés, des rancœurs durables.
Par l’exclusion ? Elle n’a jamais stabilisé ce pays.
Par le silence imposé ? Il a toujours explosé tôt ou tard.
C’est ici que je reviens à cette vérité chère, tirée de la constitution de l’UNESCO : « Puisque les guerres (conflits) naissent dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être édifiées les défenses de la paix ». Ceci pour dire que le dialogue n’est pas une faiblesse. C’est un chantier intérieur, une discipline collective, parfois pénible, souvent frustrante, mais indispensable.
Aujourd’hui, un fil du dialogue s’est noué quelque part. Il est ténu, fragile, contesté. Mais il existe.
Et moi, je rends grâce à Dieu pour cela.
Parce que tant que les Congolais se parlent – même en se contredisant – tout n’est pas perdu. Le reste, l’histoire nous l’a appris, dépendra de notre capacité à transformer cette parole en confiance, et cette confiance en avenir.
Car le dialogue n’est pas une incantation, encore moins une manœuvre tactique. Il est une épreuve de vérité, pour le pouvoir comme pour l’opposition, pour les institutions comme pour les consciences.
Il oblige chacun à renoncer à la tentation du tout ou rien, à accepter que l’avenir de la RDC ne se construira ni dans l’exclusion ni dans la victoire d’un camp sur un autre, mais dans un compromis lucide, exigeant et profondément patriotique.
Si nous savons préserver ce fil encore fragile de la parole retrouvée, alors peut-être pourrons-nous, enfin, transformer nos dialogues en paix durable et notre espérance en destin partagé.

