Par Jonas Eugène Kota
Le Secrétaire général des Nations unies a salué, par la voix de son porte-parole, la signature officielle des Accords de Washington pour la paix et la prospérité entre la République démocratique du Congo (RDC) et le Rwanda, par les présidents Félix Tshisekedi et Paul Kagame, sous l’égide du président américain Donald J. Trump. Mais derrière ce satisfecit diplomatique se cache une réalité troublante : l’ONU, pourtant pilier historique de la gestion du conflit à l’Est de la RDC, n’a jamais été associée aux négociations et n’a pas été invitée à la cérémonie. Une absence lourde de sens dans un processus qui redessine les équilibres régionaux et internationaux.
Une déclaration positive, mais mesurée, du Secrétaire général
Dans sa déclaration officielle, le Secrétaire général « salue la signature officielle […] des Accords de Washington pour la paix et la prospérité » et souligne que ceux-ci constituent « une étape critique vers le rétablissement de la confiance entre la République démocratique du Congo et le Rwanda ». Il félicite les présidents Félix Tshisekedi et Paul Kagame pour « ce jalon important » et se dit encouragé par les efforts diplomatiques ayant permis d’aboutir à ce résultat, en particulier « les efforts du Président Donald J. Trump ».
Le communiqué insiste sur l’importance du geste posé à Washington, tout en rappelant que « la création des conditions pour une paix durable dans l’est de la République démocratique du Congo » reste un processus fragile nécessitant un engagement constant. Le Secrétaire général « salue également les progrès significatifs accomplis dans le cadre des processus menés par le Qatar et l’Union africaine », soulignant que ces initiatives parallèles demeurent essentielles à « l’architecture globale de la paix dans la région des Grands Lacs ».
Mais la déclaration prend une tournure plus normative lorsqu’il exhorte « toutes les parties à honorer leurs engagements », en particulier le respect du « cessez-le-feu permanent, comme le demande la résolution 2773 (2025) du Conseil de sécurité ».
En rappelant explicitement cette résolution, le Secrétaire général insiste sur le fait que les obligations issues du droit international restent pleinement en vigueur, malgré la dynamique diplomatique impulsée par Washington.
Enfin, le communiqué réaffirme que « l’Organisation des Nations Unies, y compris la MONUSCO, est prête à continuer à soutenir tous les efforts visant à instaurer une paix et une stabilité durables ». Une phrase qui, à elle seule, traduit à la fois la volonté de coopération de l’ONU et la délicatesse d’une position où elle doit reconnaître un accord majeur élaboré en dehors de son cadre traditionnel.
Une mise à l’écart remarquée : l’ONU marginalisée dans “son” propre dossier
L’absence totale de l’ONU dans le dispositif diplomatique américain interroge. Depuis plus de vingt ans, l’organisation est au cœur de la gestion du conflit dans l’Est de la RDC, de la MONUC en 1999 à la MONUSCO aujourd’hui, jusqu’à l’adoption récente de la résolution 2773 qui exige le retrait immédiat, complet et vérifiable des troupes rwandaises présentes sur le sol congolais. Cette résolution constitue l’un des marqueurs les plus fermes du Conseil de sécurité depuis le début de la crise.
Or, l’Accord de Washington n’intègre aucune clause, ni explicite ni implicite, relative au retrait de ces troupes. L’omission est d’autant plus notable qu’elle place l’accord en contradiction directe avec la ligne normative du Conseil de sécurité.
Selon plusieurs analystes, cette exclusion volontaire de l’ONU témoigne d’un déplacement du centre de gravité diplomatique. Washington opte pour une approche bilatérale pilotée depuis la Maison-Blanche, affranchie des mécanismes multilatéraux qui imposent davantage de contraintes juridiques et politiques.
Une recomposition stratégique : Washington arbitre, l’ONU spectatrice
Pour Kinshasa, la mise à distance des Nations unies nourrit la crainte d’un processus susceptible de contourner la légalité internationale, notamment sur la question de la souveraineté et de l’occupation militaire. Le gouvernement congolais, qui s’appuie régulièrement sur les résolutions onusiennes pour dénoncer l’ingérence rwandaise, se retrouve désormais engagé dans un cadre où cette question centrale n’est plus un paramètre obligatoire.
Pour Kigali, en revanche, cette configuration offre un espace de négociation plus favorable : l’absence d’un cadre contraignant onusien rend possible une discussion où le retrait militaire n’est plus une précondition.
Pour l’ONU, cette marginalisation représente un affaiblissement stratégique : son rôle, historiquement structurant, se retrouve relégué au second plan. L’organisation apparaît comme spectatrice d’un accord majeur signé sans elle, alors même que sa mission et ses résolutions demeurent juridiquement en vigueur.
Un risque de fragmentation de la gouvernance internationale
L’exclusion de l’ONU pose une question fondamentale : celle de la cohérence de la gouvernance internationale du conflit. La résolution 2773 continue d’exiger le départ des troupes rwandaises, mais l’accord parrainé par Washington ne s’y réfère pas. Cette dualité pourrait générer des injonctions contradictoires sur le terrain et fragiliser l’architecture globale de la paix.
En court-circuitant les cadres multilatéraux, les États-Unis imposent un modèle où la puissance politique prime sur la légalité internationale, au risque d’atténuer l’autorité normative du Conseil de sécurité.
Vers une coopération compétitive entre acteurs internationaux ?
L’épisode de Washington révèle une recomposition plus large : les États-Unis, l’Union africaine, le Qatar et l’ONU semblent se livrer à une forme de coopération concurrentielle, chacun cherchant à peser sur la résolution du conflit selon ses priorités stratégiques. Dans cette dynamique, l’ONU paraît pour l’instant en retrait, tandis que Washington capte l’initiative et l’attention internationale.
Une paix espérée, mais un processus sous tension
Si les parties prenantes se félicitent d’un pas important vers la paix, les interrogations restent nombreuses. Le succès de l’accord dépendra autant de la volonté politique des protagonistes que de la capacité du processus à intégrer — ou à contourner — la légitimité des cadres multilatéraux.
Pour l’heure, l’ONU applaudit… depuis la porte.

