Crimes du Rwanda dans les Grands Lacs : Le temps des déclarations et sanctions cosmétiques est révolu, place aux actes appropriés

Une tribune de Jonas Eugène O. Kota

Entre crimes documentés du M23, responsabilité juridique établie du Rwanda et menaces précises de déstabilisation du Burundi via RED-Tabara, etc. ; la région des Grands Lacs est au bord de l’embrasement. Malgré des preuves accablantes, la communauté internationale s’en tient à des sanctions cosmétiques. La patience est finie : il faut désormais justice et mesures effectives.

De quoi sera faite la prochaine rentrée politique et diplomatique avec l’Assemblée générale de l’ONU sur la question de la paix à l’Est de la RDC ? Question plusqu’existencielle lorsque l’on observe combien les négociations, en cours depuis la signature de l’Accord de Washington en juin 2027, ont été marquées par des violations répétées du cessez-le-feu et des massacres sanglants qui jalonnent la région.

Ces trois derniers mois, en effet, les violences ont fait des centaines de victimes : le 27 juillet 2025 à Komanda (Ituri), 33 personnes ont été tuées dans une attaque d’église par les ADF, 9 enfants ont été enlevés et 9 blessés ; en août 2025 à Ntoyo (Nord-Kivu), plus de 150 civils ont été massacrés lors d’attaques répétées des ADF ; à Idohu (Ituri, 2 août), 16 civils ont été exécutés et 10 soldats FARDC tués dans la région sud de Tchabi. Et dans les cinq derniers jours, des tueries ont été signalées à Uvira, Fizi et Shabunda (Sud-Kivu), où des civils ont été tués lors de combats entre le M23 et les FARDC et dans des opérations de représailles, illustrant l’escalade constante et la fragilité persistante du cessez-le-feu.

Et ce bilan n’oublie pas les massacres gratuits de plus de 140 agriculteurs, fauchés par la furie sanguinaire des escadrons du M23/RDF. Des actes officiellement documentés par les institutions des Nations-Unies et qui ont même fait l’objet d’une réunion extraordinaire du Conseil de sécurité sur demande des Etats-Unis avec l’appui de la France.

Malgré ces bilans tragiques, l’efficacité des solutions politiques et négociées reste largement illusoire, laissant prospérer l’impunité. Aujourd’hui, l’enjeu majeur n’est plus seulement de dialoguer, mais de réaffirmer la primauté du droit international, face à des évidences qui se comptent en vies humaines et à une hypocrisie générale qui continue de privilégier des mesures symboliques là où l’application effective du droit s’impose.

La responsabilité juridique du Rwanda

En février 2025, le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Volker Türk, a posé un acte d’une rare gravité institutionnelle : il a établi, sur la base d’informations vérifiées par les mécanismes onusiens déployés en République démocratique du Congo, que le Rwanda est une « puissance occupante » dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu.

Cette reconnaissance juridique engage directement la responsabilité internationale du Rwanda. Elle signifie que Kigali doit répondre non seulement de ses propres actions, mais également des crimes commis par le M23, dont le lien organique et opérationnel avec l’armée rwandaise ne souffre plus d’aucun doute.

Jamais, depuis le déclenchement de la nouvelle agression dans l’Est congolais, une telle qualification n’avait été portée avec une telle clarté et une telle autorité. Qu’un haut responsable des Nations Unies parle de puissance occupante ne relève pas d’une rhétorique diplomatique. Il s’agit d’une qualification juridique lourde de conséquences, qui renvoie aux Conventions de Genève, au Statut de Rome de la Cour pénale internationale et à l’ensemble des instruments qui régissent les responsabilités des États en matière de crimes internationaux.

L’inefficacité des mesures internationales

Et pourtant. Plus d’un an après ces constats sans appel, la communauté internationale s’en tient encore à des déclarations de principe, à des condamnations verbales ou à quelques sanctions individuelles dont l’effet est nul, alors même que des millions de vies continuent d’être broyées dans l’indifférence. Et la dernière réunion extraordinaire du Conseil de sécurité n’est pas sortie de ces atermoiements funestes, alors qu’elle se tenait dans un contexte de flagrance où le sang des agriculteurs tués par les escadrons rwandais dans les montagnes du Virunga était encore chaud.

Dans son communiqué du 5 septembre 2025, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme dresse un constat glaçant : exécutions sommaires, disparitions forcées, violences sexuelles systématiques, enrôlement d’enfants, pillages. Des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité documentés, sans équivoque.

Il y a ici une contradiction flagrante. D’un côté, l’ONU reconnaît officiellement le Rwanda comme puissance occupante et établit sa responsabilité juridique. De l’autre, les mêmes instances se bornent à invoquer une “solution politique” dont l’inefficacité est désormais manifeste, faute d’avoir jamais affronté les causes profondes du conflit.

Une menace régionale : le Burundi

Or, le danger aujourd’hui ne se limite plus aux frontières congolaises. Le rôle pernicieux du Rwanda se manifeste aussi dans la déstabilisation du Burundi, avec le risque d’une déflagration générale dans la région des Grands Lacs. Il est aujourd’hui de notoriété internationale que le régime de Kigali soutient activement la rébellion tutsie burundaise RED-Tabara contre le gouvernement du président Évariste Ndayishimiye, que Paul Kagame n’a jamais accepté.

À défaut d’un front direct d’État à État entre Kigali et Bujumbura, le Rwanda a choisi la voie d’une offensive indirecte, comme il le fait avec le M23 contre la RDC. Et la situation explosive qui s’observe actuellement à Uvira, l’une des portes d’accès au Burundi, participe de cette même stratégie : le RED-Tabara est porté par le tandem M23/RDF, utilisé comme un véritable cheval de Troie contre le Burundi.

L’inaction internationale : complicité ou négligence ?

L’inaction prend aujourd’hui des airs de compromission. Car il ne s’agit plus d’ignorer, mais de refuser d’agir en connaissance de cause. Par exemple, quelle autre signification donner au fait que la mise en place d’une Commission d’enquête indépendante, pourtant prévue par le Conseil des droits de l’homme, ait été rendue impossible sous prétexte de manque de moyens financiers ? Cette privation délibérée de ressources revient à neutraliser un mécanisme censé garantir vérité et justice.

Peut-on encore parler de simple négligence, ou faut-il évoquer une complicité silencieuse avec l’impunité ?

L’histoire jugera sévèrement ces atermoiements. Car l’impunité du Rwanda n’est pas une abstraction : elle se mesure en villages incendiés, en femmes violées, en enfants transformés en chair à canon. Elle se mesure aussi en millions de déplacés — plus de sept millions, faisant de la RDC la plus grande tragédie humanitaire interne au monde.

Et désormais, elle menace d’embraser l’ensemble des Grands Lacs, avec le spectre d’un affrontement régional généralisé.

Le temps des actes : justice et responsabilité

Aujourd’hui, le temps des demi-mesures est révolu. Les qualifications juridiques officielles existent. Les faits sont établis. Les instruments internationaux prévoient des réponses adaptées. Le refus d’appliquer le droit ne relève plus de l’oubli, mais d’un choix politique. Et ce choix est lourd de complicité.

Le Conseil de sécurité, les partenaires régionaux, les bailleurs et toutes les puissances qui revendiquent une responsabilité internationale doivent assumer leur devoir : faire cesser l’occupation, sanctionner l’agresseur, protéger les victimes et redonner force au droit. Faute de quoi, ils porteront eux aussi la marque de l’histoire — non pas comme témoins impuissants, mais comme acteurs d’une commisération coupable.

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