Alors que la crise congolaise s’enlise entre combats persistants, recomposition politico-militaire autour de Joseph Kabila, pressions sur l’opposition et incertitudes autour de l’après-2028, la prise de parole du cardinal Fridolin Ambongo à Assise ravive une piste diplomatique : celle d’un dialogue inclusif auquel la Communauté Sant’Egidio pourrait, pourquoi pas, apporter ses bons offices. Sans annoncer l’activation d’une telle médiation, cette référence pose une question centrale : l’expérience de Sant’Egidio peut-elle contribuer à renouer le fil du dialogue et à transformer les appels à la paix en engagements concrets ?
Le message est parti d’Assise, en Italie, mais il vise directement Kinshasa. Devant la Communauté de Sant’Egidio, réunie lundi 26 octobre à l’occasion du quarantième anniversaire de la journée interreligieuse de prière pour la paix voulue par Jean-Paul II, le cardinal Fridolin Ambongo a dressé un constat sévère de l’état du dialogue politique et, globalement , du processus de paix en RDC.
Celui qui avait annoncé, au nom des confessions religieuses, l’adhésion de Félix Tshisekedi au principe d’un dialogue national inclusif déplore désormais une initiative qu’il dit paralysée par les préalables, les lignes rouges, les crispations et les exclusions.
« Un dialogue qui exclut ceux avec qui l’on est en guerre n’est pas un dialogue : c’est un monologue », a lancé l’archevêque de Kinshasa, appelant les dirigeants congolais et ceux de la région des Grands Lacs à rouvrir une voie politique sans exclusions. Il a également dénoncé la place accordée à la force militaire dans le règlement des conflits et exhorté la communauté internationale à s’attaquer au commerce des minerais qui contribue à alimenter la guerre.
Cette intervention ne constitue pas, à elle seule, l’annonce d’une nouvelle médiation. Elle tente, néanmoins, de remettre Sant’Egidio dans le champ des initiatives susceptibles de rapprocher des protagonistes dont les rapports se sont considérablement durcis.
À l’heure où la diplomatie de Washington, les négociations de Doha et les démarches de l’Union africaine peinent à produire des résultats tangibles, le recours à une médiation disposant d’une expérience du dialogue avec des acteurs armés semble retrouver une pertinence particulière.
Sant’Egidio, une expérience ancienne de la médiation congolaise
L’implication de la Communauté de Sant’Egidio dans la recherche de la paix en RDC ne date pas de la crise actuelle. Dès 1999, au début de la deuxième guerre du Congo, des contacts avaient été engagés en vue de faciliter un dialogue intercongolais.
Cette tentative n’avait cependant pas abouti, notamment en raison des divergences sur les modalités et le contrôle du processus.
En mars 2005, à la demande des autorités congolaises de transition, Sant’Egidio avait accueilli à Rome des discussions avec les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR). Le 31 mars de la même année, ce mouvement armé rwandais avait annoncé sa renonciation à la lutte armée contre le Rwanda et sa volonté de se transformer en mouvement politique. Le Conseil de sécurité des Nations unies avait salué cette déclaration le 12 avril, tout en appelant à des actes concrets de désarmement et de rapatriement.
Les engagements annoncés n’avaient toutefois pas été pleinement exécutés notamment en raison de l’opposition du Rwanda à tout dialogue avec ceux qu’il continue encore de considérer comme des génocidaires.
En mars 2008, une nouvelle tentative de dialogue avec les FDLR avait été organisée à Rome, dans le prolongement des efforts visant à obtenir leur désarmement et leur retour au Rwanda. Là encore, les divergences politiques et sécuritaires avaient empêché un règlement durable.
Ces précédents illustrent le potentiel de Sant’Egidio pour ouvrir des canaux de communication, mais aussi les limites d’une médiation lorsque les engagements ne sont pas suivis d’effets quand les protagonistes ne manifestent pas de volonté réelle et sincère de paix. Néanmoins, ils éclairent la portée de l’intervention du cardinal Fridolin Ambongo à Assise, même sans nécessairement faire conclure à la reprise officielle d’un mandat de médiation dans la crise actuelle.
Le FRN recompose le conflit, les armes continuent de parler
Cette question de la médiation se pose dans un contexte où la configuration politique et militaire du conflit connaît une dégradation. Le 12 octobre, l’annonce à Goma du Front pour la refondation de la nation (FRN), placé sous la direction de l’ancien président Joseph Kabila, a marqué une nouvelle étape.
Cette coalition succède à l’Alliance Fleuve Congo (AFC), qui fédérait avec le Mouvement du 23 mars (M23), et affirme vouloir combattre le pouvoir de Kinshasa « par tous les moyens, y compris la force ».
La confrontation ne se limite donc plus à l’affrontement entre les forces gouvernementales et la rébellion autour de revendications spécifiques : elle s’inscrit également dans une lutte pour la légitimité politique et le contrôle de l’État.
Cette nouvelle donne n’a cependant pas effacé les engagements pris dans le cadre des négociations de Doha. Le 15 octobre, alors que le FRN existait déjà, les États-Unis ont encore appelé Kinshasa et l’AFC/M23 à poursuivre la finalisation des protocoles prévus par le processus de paix. Mais les accusations réciproques de violations du cessez-le-feu persistent et les affrontements se poursuivent sur plusieurs lignes de front du Nord-Kivu et du Sud-Kivu.
Début octobre, de nouveaux combats avaient notamment été signalés dans le territoire de Masisi, malgré les consultations du Panel des facilitateurs de l’Union africaine avec les responsables de l’AFC/M23. Après leur mission à Goma, les facilitateurs ont appelé, le 7 octobre, au respect du cessez-le-feu et à la poursuite du processus de Doha.
Ces appels n’ont pas suffi à faire taire les armes.
Le décalage entre les démarches diplomatiques et la réalité militaire souligne alors la difficulté à transformer les engagements en avancées concrètes.
Il pose également la question de la participation des acteurs capables de poursuivre les combats : comment construire un accord politique durable si ces protagonistes restent en dehors d’un compromis, ou si leur participation est subordonnée à des conditions préalables incompatibles entre elles ?
Cessez-le-feu en RDC en panne : quand les efforts diplomatiques peinent à produire des effets sur le terrain
La persistance des affrontements donne une mesure concrète de ces difficultés. Malgré les négociations de Washington et de Doha, les appels au cessez-le-feu et les mécanismes de vérification, les opérations militaires se poursuivent dans l’est du pays.
La création du FRN n’a pas inversé cette dynamique. Au contraire, elle met davantage à l’épreuve la crédibilité des engagements pris par les parties.
Au Nord-Kivu, des combats entre les Wazalendo, alliés aux Forces armées de la RDC (FARDC), et les combattants de l’AFC/M23 ont été signalés début octobre autour de Katoyi, Ngungu et Kasake, dans le territoire de Masisi.
Le 13 octobre, au lendemain de l’annonce du FRN, de nouveaux affrontements ont été rapportés autour de Kiseguro, dans le territoire de Rutshuru, ainsi que des tensions autour de Rubaya et de Ngungu.
Au Sud-Kivu, les affrontements ont également persisté dans les hauts plateaux et certaines zones des territoires de Walungu et d’Uvira.
Des combats ont notamment été rapportés autour de Kaziba à partir du 11 octobre, tandis que des familles ont fui les zones affectées.
C’est dans ce contexte que le Mécanisme conjoint de vérification élargi Plus (MCVE+) a été déployé dans l’est du pays. Une première mission s’est rendue à Minembwe, dans le Sud-Kivu, du 24 au 25 août 2026, avant une autre à Masisi, au Nord-Kivu, du 10 au 12 septembre, avec l’appui logistique de la MONUSCO. Ces équipes avaient pour mission de documenter la situation sécuritaire et de vérifier l’application des engagements pris par les parties dans le cadre du processus de Doha.
Le déploiement du MCVE+ constitue certes une étape dans le suivi des engagements, mais, alors que l’opinion reste sans nouvelles de ses constats et conclusions, il n’a pas entraîné de cessation durable des hostilités.
Le problème est donc autant politique que sécuritaire.
Pour autant, les négociations peuvent définir des engagements, les médiateurs appeler à la retenue et les mécanismes documenter les violations ; sans volonté effective des protagonistes de suspendre les opérations militaires et de s’engager sincèrement et sans agendas cachés dans la voie du dialogue pour une paix véritable, ces dispositifs restent insuffisants pour protéger les populations et stabiliser les zones affectées. Pour que les processus de Washington et de Doha débouchent sur une avancée durable, les engagements de cessez-le-feu devraient s’accompagner d’un suivi opérationnel, de réponses crédibles aux violations documentées et de mesures propres à rétablir la confiance.
À défaut, la diplomatie risque de continuer à encadrer le conflit sans parvenir à interrompre sa dynamique militaire.
Quand la loi référendaire ravive le débat sur l’après-2028
À cette crise sécuritaire s’ajoute une controverse institutionnelle qui pèse sur les perspectives de dialogue. À Kinshasa, le débat sur l’avenir constitutionnel du pays a pris une nouvelle dimension après l’adoption, le 23 octobre, par l’Assemblée nationale, de la proposition de loi fixant les conditions d’organisation du référendum.
Le texte, soumis à une nouvelle délibération à la demande de Félix Tshisekedi après les observations de la Cour constitutionnelle dans son arrêt du 28 juillet 2026, doit encore être examiné au Sénat. Il prévoit la possibilité de modifier la Constitution par voie référendaire ou d’en soumettre une nouvelle aux électeurs.
Son adoption ne modifie donc pas, à elle seule, la Loi fondamentale en vigueur, mais relance les interrogations sur les dispositions qui pourraient être concernées par une éventuelle réforme.
La controverse s’est intensifiée au lendemain du vote, lors d’une rencontre à huis clos, le 24 octobre, entre le chef de l’État et les députés nationaux et sénateurs de l’Union sacrée de la Nation (USN), sa majorité parlementaire.
Selon des comptes rendus publiés par plusieurs médias, Félix Tshisekedi leur aurait déclaré : « Cette Constitution, je ne l’aime pas, et vous le savez », avant d’ajouter que la responsabilité de la changer ou d’y toucher leur revenait. Il aurait également affirmé avoir « une mission » : remettre le pays sur les rails et installer une paix véritable et durable.
Le chef de l’État aurait aussi indiqué que, si ses élus refusaient de modifier la Constitution en 2028, il s’arrêterait là.
Cette formulation entretient une ambiguïté politique importante. Elle ne constitue pas une annonce explicite de candidature pour un troisième mandat, mais elle renvoie aux parlementaires de la majorité la responsabilité d’une éventuelle initiative constitutionnelle, tout en liant la poursuite de sa « mission » à leur décision.
Dans un contexte où certains responsables de l’Union sacrée défendent déjà l’idée d’un changement de Constitution, cette déclaration alimente les soupçons de ceux qui redoutent une démarche visant à permettre à Félix Tshisekedi de rester au pouvoir au-delà de 2028.
Le débat se heurte toutefois à une limite juridique majeure. La Constitution de 2006 fixe à cinq ans la durée du mandat présidentiel, renouvelable une seule fois. Son article 220 protège notamment le nombre et la durée des mandats présidentiels contre la révision constitutionnelle.
La portée d’un éventuel référendum au regard de cette disposition est donc au cœur de la controverse : la possibilité de consulter le peuple ne suffit pas, à elle seule, à résoudre la question de la conformité d’une réforme aux limites constitutionnelles en vigueur.
La question de l’après-2028 ne se pose pas seulement en termes de droit. Elle intervient dans un climat de défiance où les gestes susceptibles de rassurer les protagonistes et de préparer un dialogue inclusif restent peu visibles. Le cas actuel de Prince Epenge a renforcé les critiques de l’opposition sur les restrictions imposées à ses activités.
Ces faits posent une question politique essentielle : comment instaurer la confiance nécessaire à un dialogue national si les composantes ne disposent pas équitablement de garanties suffisantes pour circuler, s’exprimer et participer aux consultations sans craindre des mesures coercitives ?
L’absence de mesures tangibles de décrispation fragilise ainsi la crédibilité du dialogue annoncé par le chef de l’État. La relance du débat constitutionnel, dans le même temps, entretient les soupçons d’une instrumentalisation des institutions au profit d’un objectif de continuité au pouvoir.
Il convient néanmoins de distinguer les faits établis des intentions prêtées au président. La déclaration rapportée du 24 octobre, le vote de la loi référendaire et les prises de position de certains cadres de la majorité alimentent légitimement le débat sur l’après-2028, mais ne constituent pas, isolément, la preuve d’une décision arrêtée de briguer un troisième mandat.
L’enjeu est désormais de clarifier les intentions politiques, de respecter les garde-fous constitutionnels et de prendre des mesures concrètes de décrispation susceptibles de rendre crédible le dialogue national.
C’est précisément sur ce terrain de la confiance que se joue désormais une partie de la crédibilité du dialogue annoncé. Le 17 juillet, à l’issue d’une rencontre avec les représentants des confessions religieuses à la Cité de l’Union africaine, Félix Tshisekedi avait annoncé son choix d’organiser un dialogue national inclusif.
Le cardinal Ambongo et les autres responsables religieux avaient accueilli favorablement cette décision, dans l’espoir de contribuer à la paix, à la cohésion nationale et à la stabilité des institutions.
Trois mois plus tard, les contours du dialogue, les participants, les garanties et les conditions de représentation restent au centre des désaccords. Pour le cardinal, l’existence de lignes rouges et l’exclusion anticipée de certains acteurs vident l’initiative de sa substance.
La difficulté est aggravée par un climat politique dans lequel des opposants, des acteurs de la société civile et des professionnels des médias dénoncent des pressions et un rétrécissement de l’espace de liberté.
Certes, ces préoccupations ne sauraient être confondues avec une évaluation judiciaire uniforme de chaque cas, mais elles constituent un enjeu incontournable pour la crédibilité d’un processus censé rétablir la confiance. Un dialogue ne peut durablement convaincre si les participants redoutent des représailles ou si les voix critiques ne disposent pas de garanties suffisantes pour s’exprimer.
L’opposition non armée tente précisément de reprendre l’initiative sur ce terrain. Les dirigeants de la Coalition Article 64 (C64), réunis à Rome les 26 et 27 octobre, entendent harmoniser leurs positions sur le dialogue national, l’évolution constitutionnelle et la nouvelle configuration politico-militaire autour de Joseph Kabila.
Cette rencontre, qui s’inscrit dans une tournée européenne annoncée, doit également permettre à ses responsables de solliciter des soutiens diplomatiques en faveur d’un dialogue inclusif et d’aborder la question des droits humains.
Elle intervient aussi alors que l’opposition doit clarifier sa position face au FRN : contester le pouvoir de Kinshasa ne règle pas la question du rapport à une coalition qui revendique explicitement le recours à la force.
Le rapprochement géographique entre les consultations de la C64 et la prise de parole d’Ambongo à Assise ne suffit pas non plus à établir l’existence d’une médiation commune ou d’un accord politique entre les protagonistes. Il place néanmoins Rome au centre d’une séquence où responsables religieux et opposants cherchent, par des voies distinctes, à rouvrir l’espace du dialogue congolais.
Une médiation supplémentaire ou un véritable changement de méthode ?
La prise de parole d’Assise ramène ainsi à une question plus large : comment articuler les différentes initiatives diplomatiques sans les confondre ni les laisser évoluer en parallèle ?
Washington travaille sur les relations entre Kinshasa et Kigali, Doha porte les négociations entre le gouvernement congolais et l’AFC/M23 (désormais FRN ?), tandis que l’Union africaine tente de rapprocher les initiatives et d’obtenir le respect du cessez-le-feu.
Le dialogue national annoncé par Tshisekedi constitue, lui, un chantier interne dont les modalités restent en discussion.
L’enjeu n’est donc pas simplement d’ajouter une nouvelle table de négociation. Il est de déterminer comment articuler les dimensions militaire, régionale, institutionnelle et politique de la crise, sans confondre leurs objets ni leurs responsabilités.
Un accord entre Kinshasa et Kigali ne règle pas automatiquement les différends internes congolais. De même, un dialogue national ne peut se substituer aux mécanismes nécessaires pour faire cesser les combats, protéger les civils et traiter les causes régionales.
À Assise, Fridolin Ambongo n’a annoncé ni accord ni calendrier de négociation. Il a remis sur la table une question que les initiatives diplomatiques successives n’ont pas résolue : comment obtenir une paix durable lorsque les armes continuent de parler, que les protagonistes se disputent les conditions de leur participation et que le pouvoir politique ouvre simultanément un débat constitutionnel lourd de conséquences ?
En reconnectant symboliquement Sant’Egidio au dossier congolais, le cardinal rappelle qu’une sortie de crise ne se décrète pas depuis les capitales et ne se construit pas uniquement par des accords entre États.
Elle exige aussi une capacité à faire dialoguer les adversaires, à garantir les libertés politiques et à transformer les engagements en actes. Pour la RDC, le défi reste entier : faire du dialogue autre chose qu’une annonce et de la paix autre chose qu’une promesse.
Jonas Eugène Kota

