Il y a quelque chose de profondément surréaliste dans la manière dont certaines querelles de la République finissent par quitter les salles de réunion, les cabinets ministériels et les Conseils des ministres pour se retrouver dans la rue, exposées aux yeux du public comme une dispute de voisinage.
Hier c’est un Ministre provincial, pourtant membre de la Task force du Service National, qui est allé vilipender celle-ci auprès des habitants de l’immeuble Flamboyant à Gombe après que ceux-ci avaient été associés au rétablissement de la salubrité de leur propre environnement qu’ils avaient honteusement souillé eux-mêmes. La dernière scène en date de cette triste pratique met aux prises deux ancien et actuel argentiers de l’État : Nicolas Kazadi, ancien ministre des Finances, et Doudou Fuamba, qui occupe aujourd’hui le même fauteuil.
Au départ, pourtant, rien de bien extraordinaire : une question de politique économique.
Dans le Space très suivi de notre excellent confrère Stanis Bujakera, Nicolas Kazadi s’est interrogé sur l’opportunité qu’il y avait, pour la RDC, de recourir à un Eurobond alors que le pays éprouve encore des difficultés à accroître sa capacité d’absorption des financements déjà disponibles.
L’ancien ministre a même expliqué qu’il avait, lorsqu’il était aux commandes, préféré surseoir à cette option pourtant séduisante, précisément en raison de cette contrainte.
Voilà donc une discussion qui aurait pu donner lieu à un débat sérieux sur la dette publique, la capacité d’absorption, le coût du financement, la soutenabilité budgétaire, les priorités d’investissement et le rendement attendu des ressources empruntées. Mais de ce côté-ci des rives du fleuve Congo, il semblerait qu’il soit parfois plus facile de répondre à une idée en sortant un dossier qu’en produisant un argument.
De l’Eurobond au dossier Kazadi : changement de plateau
La réaction qui se dessine autour de Doudou Fuamba donne l’impression que la critique de Nicolas Kazadi n’a pas été reçue comme une contribution au débat économique, mais comme une attaque personnelle. Et plutôt que de répondre frontalement à la question — l’Eurobond était-il économiquement opportun au regard de la capacité d’absorption de l’État ? — voilà que les archives du ministère des Finances prennent soudainement le chemin de la place publique.
Dossiers, précédents, affaires immobilières : tout y passe. Même le dossier du financement du Centre financier de Kinshasa est ressorti des tiroirs, comme si l’on voulait rappeler à l’ancien ministre qu’avant de parler de l’Eurobond, il faudrait d’abord se souvenir de ce qui s’est passé sous son propre mandat.
En tout cas personne n’est dupe pour ne pas croire que quelqu’un a bien ouvert les placards du ministère. La question serait alors : quel rapport cherche-t-on à établir entre l’analyse dialectique sur l’opportunité, pour la RDC, de souscrire un Eurobond et les travers managériaux allégués du financement du Centre financier ?
C’est là toute la question. C’est là aussi que le débat devient franchement salace.
Car le Centre financier n’est pas une propriété privée de Nicolas Kazadi. Pas davantage qu’il ne constitue aujourd’hui le patrimoine personnel de Doudou Fuamba.
Si des interrogations peuvent légitimement être posées sur le montage financier, les modalités contractuelles ou le coût de certaines infrastructures publiques, il faut alors poser ces questions dans le cadre approprié : celui de la responsabilité gouvernementale. Car le dossier du Centre financier relevait d’une décision publique, inscrite dans l’action du Gouvernement et suivie au plus haut niveau de l’État.
Il ne s’agit donc pas d’une affaire Kazadi contre Fuamba. C’est une affaire de l’État. Et c’est précisément là que le « mode tiktokeur » devient problématique.
Quand le ministre devient archiviste de sa propre polémique
Un ministre des Finances n’est pas un influenceur qui découvre chaque matin, dans son téléphone, une nouvelle vidéo à publier pour répondre à son contradicteur. Il n’est pas non plus créateur de contenu avec les données de la République. Il est dépositaire d’une fonction régalienne.
Les dossiers qu’il manipule ne lui appartiennent pas. Les archives de son ministère ne constituent pas une réserve de munitions destinée à régler des comptes avec ses prédécesseurs. Elles appartiennent à la République.
Voilà pourquoi leur utilisation dans une polémique personnelle pose un sérieux problème de posture.
Lorsqu’un ministre ouvre les archives de l’État pour répondre à une critique politique, il ne frappe pas seulement son adversaire. Il expose aussi l’institution qu’il représente et dont il est garant selon le principe universel de la continuité du service public.
Et, accessoirement, il révèle quelque chose d’assez embarrassant : la frontière entre la fonction publique et l’ego personnel devient dangereusement floue. Car enfin, si chaque ministre devait répondre à la critique de son prédécesseur en exhumant les dossiers de celui-ci, que resterait-il de la continuité de l’État ?
Le successeur deviendrait le procureur du prédécesseur. Le ministère deviendrait le tribunal et les archives, des pièces à conviction.
On imagine déjà le scénario : à chaque changement de ministre, au lieu de recevoir les dossiers de son prédécesseur pour assurer la continuité du service, le nouveau titulaire commencerait par vérifier lesquels peuvent servir de « contenu » pour sa prochaine contre-offensive.
La République aurait alors inventé une nouvelle discipline administrative : le TikTok gouvernemental à base d’archives.
Répondre à Kazadi, c’était pourtant assez simple
Nicolas Kazadi a posé une question. Doudou Fuamba pouvait en poser une autre.
Il pouvait nous dire, par exemple : pas de panique, la RDC a désormais suffisamment amélioré sa capacité d’absorption pour recourir à l’Eurobond. On en serait resté là, mais grâce à Likunde Libotayi, les congolais attendront encore de le savoir.
Il pouvait produire les chiffres sur les financements disponibles, les taux d’exécution des projets, les besoins d’investissement, les perspectives de croissance, le coût comparé des différentes sources de financement et les modalités de remboursement.
Il pouvait même démontrer que l’ancien ministre avait tort, et le débat aurait été passionnant. Mais sortir les casseroles supposées de l’ancien occupant du fauteuil ne répond pas à la question initiale. Cela ne démontre ni la pertinence de l’Eurobond, ni sa rentabilité, ni sa soutenabilité.
Cela démontre seulement que l’on a changé de terrain : On était dans l’économie, nous voilà dans le règlement de comptes.
L’Eurobond n’est pas le trophée de Doudou Fuamba
Il y a surtout une autre contradiction dans cette posture. Si Doudou Fuamba présente l’Eurobond comme l’un des trophées de son mandat, il devrait précisément accepter que celui-ci soit discuté, questionné et même critiqué. Parce qu’un Eurobond n’est pas un trophée personnel.
C’est une opération souveraine. La dette contractée au nom de la République n’est pas la dette de Doudou Fuamba. Elle n’est pas davantage celle de Nicolas Kazadi. Elle est celle de l’État congolais.
Le ministre qui la négocie, la fait approuver et la met en œuvre n’en devient pas le propriétaire. Il en est le gestionnaire temporaire.
Et c’est là que la logique de continuité du service public revient comme un boomerang.
Si l’on reproche à Nicolas Kazadi les décisions prises pendant qu’il était ministre, il faut aussi accepter que les décisions prises aujourd’hui par Doudou Fuamba puissent être examinées demain par son successeur.
À moins de considérer que la République change de propriétaire à chaque remaniement, mais on aura vidé la fonction d’État de toute la mystique qui fonde son prestige.
Il est intellectuellement aventureux de transformer une décision gouvernementale en affaire personnelle d’un ancien ministre, car le Gouvernement n’est pas une succession de boutiques privées.
Une décision prise dans le cadre gouvernemental, approuvée par les mécanismes institutionnels prévus et suivie au plus haut niveau de l’État engage la responsabilité collective de l’exécutif.
Que l’on veuille aujourd’hui revisiter certains choix est une chose. Que l’on cherche à les attribuer exclusivement à un ancien ministre pour répondre à une polémique en est une autre.
Et si le dossier devait révéler une quelconque irrégularité, il existe des institutions habilitées à l’établir, mais, dans tous les cas, la place publique n’est pas une juridiction.
Encore moins une salle de montage TikTok.
JEK

