Crash de Kenge et gouvernance foncière : la profonde amertume de Kimbemble Mazunga

Le crash aérien survenu à Kenge, dans la province du Kwango, ravive une question qui dépasse largement les circonstances immédiates du drame.

Dans une tribune consacrée à cette tragédie, Kimbemble Mazunga, ancien ministre des Travaux publics et Infrastructures, exprime une profonde amertume face à la disparition de l’ancien aérodrome de Kenge, qu’il relie plus largement à ce qu’il qualifie de « banditisme foncier » et à une gouvernance déficitaire des espaces réservés aux infrastructures d’intérêt collectif.

L’ancien ministre replonge d’abord dans ses souvenirs. En 2002, alors membre du Gouvernement, il s’était rendu à Kenge avec le professeur Théophile Mbemba, notable du Kwango, pour lancer les travaux d’aménagement de la piste de l’aérodrome local. À cette époque, raconte-t-il, la piste mesurait environ 900 mètres de long sur une vingtaine de mètres de large et était entièrement en terre.

Le souvenir de cet atterrissage est resté particulièrement vif. La piste, encore insuffisamment compactée, ne présentait pas toutes les garanties d’une assise stabilisée. Le pilote avait alors prévenu les responsables de la mission qu’il prenait un certain risque en se posant sur cette infrastructure dont la portance n’avait pas encore été suffisamment éprouvée.

« Nous avons néanmoins atterri et, heureusement, nous avons pu repartir sans incident », relate Kimbemble Mazunga.

À la suite de cette visite, poursuit-il, des instructions avaient été données pour poursuivre les travaux et améliorer l’état de la piste.

Quelques mois plus tard, l’ancien ministre était retourné sur place pour constater l’évolution du chantier. Mais les pluies avaient mis à rude épreuve l’ouvrage.

La piste, implantée sur un terrain en pente, avait subi d’importants ruissellements et une partie des matériaux mis en place avait été emportée.

Pour l’ancien responsable gouvernemental, cette infrastructure avait néanmoins vocation à être préservée. Kenge étant appelé, selon lui, à jouer un rôle administratif important, il imaginait que son aérodrome serait progressivement consolidé plutôt que voué à disparaître.

« Je n’aurais jamais imaginé qu’un jour l’aérodrome de Kenge puisse tout simplement disparaître », écrit-il.

De l’aérodrome au lotissement

C’est précisément cette disparition présumée qui constitue aujourd’hui, dans son analyse, le cœur du problème.

Selon des informations qui lui auraient été rapportées par une source du secteur aérien, l’ancien aérodrome n’existerait plus et son emprise aurait progressivement été morcelée en parcelles. Des habitations auraient même été édifiées sur l’ancienne piste et dans l’emprise de l’aérodrome.

L’ancien ministre prend toutefois soin de préciser qu’il s’agit d’informations rapportées qui doivent être confirmées.

Si ces faits étaient établis, estime-t-il, ils constitueraient une illustration particulièrement préoccupante de l’occupation et de la privatisation anarchiques d’un espace initialement destiné à une infrastructure publique.

C’est ici que son propos dépasse le seul cas de Kenge. Kimbemble Mazunga met en cause un phénomène qu’il décrit comme un « banditisme foncier » : la transformation progressive d’emprises publiques en propriétés privées, parfois au mépris de leur affectation initiale.

Pour lui, une infrastructure publique ne cesse pas d’être stratégique simplement parce qu’elle est momentanément sous-utilisée.

Une question que le crash remet au centre

Le rapprochement avec l’accident aérien récent est, dans sa tribune, formulé avec prudence.

Selon les premières informations qui lui auraient été communiquées, et sous réserve des conclusions des enquêtes officielles, le pilote aurait rencontré des difficultés et tenté de contacter la tour de contrôle de Kinshasa afin d’obtenir des indications pour rejoindre une piste ou trouver un lieu permettant un atterrissage d’urgence.

La communication radio aurait ensuite été interrompue et le pilote aurait alors recherché lui-même un endroit où poser l’appareil.

Faute, selon ce récit, de disposer d’une piste aménagée à proximité, l’avion se serait finalement écrasé à Manzamba, un quartier situé à distance du centre de Kenge.

Kimbemble Mazunga ne prétend pas établir un lien de causalité entre la disparition de l’aérodrome et l’accident. Il renvoie explicitement aux enquêteurs la détermination des causes du crash, notamment l’état technique de l’appareil, les conditions de vol, les communications et les autres facteurs susceptibles d’avoir joué un rôle.

Mais il pose une question : si la piste de Kenge avait été maintenue en service, aurait-elle pu constituer une solution de secours ?

La réponse, souligne-t-il lui-même, ne peut être apportée à ce stade.

L’enjeu de cette interrogation est ailleurs : celui de la préservation des infrastructures susceptibles de jouer un rôle dans des situations exceptionnelles.

Une piste rudimentaire, mais encore utile

L’ancien ministre relève un autre élément qui, selon lui, rend la disparition de l’infrastructure particulièrement significative.

Même dans son état rudimentaire, l’aérodrome aurait continué, jusqu’à une période relativement récente, à être utilisé par certains aéronefs, notamment ceux de missionnaires.

Il rapporte que certains appareils arrivaient en soirée et que les équipes au sol étaient alors contactées par talkie-walkie.

Des feux étaient disposés le long de la piste pour matérialiser sommairement l’axe d’atterrissage.

Cette pratique, si elle est confirmée, témoignerait d’une utilisation persistante de l’infrastructure malgré ses limites techniques.

Pour Kimbemble Mazunga, la disparition de l’aérodrome ne peut donc être réduite à celle d’une simple bande de terre. Elle représente la perte d’un outil potentiel de désenclavement, mais aussi d’une infrastructure susceptible de conserver une utilité pour la desserte de Kenge et, dans certaines circonstances, pour la sécurité aérienne.

Le foncier public, angle mort de la gouvernance

C’est finalement une question plus vaste de gouvernance que l’ancien ministre entend mettre sur la table.

Le phénomène qu’il décrit ne concernerait pas seulement les aérodromes. Des emprises réservées aux routes, aux chemins de fer, aux équipements sportifs, aux espaces verts, aux marchés, aux écoles ou à d’autres infrastructures collectives seraient, au fil du temps, exposées à l’occupation, au morcellement et à la construction.

Kimbemble Mazunga évoque notamment la disparition progressive de certains anciens terrains de sport et espaces publics.

Son constat s’appuie également sur une évolution des villes qu’il a observée sur plusieurs décennies. Enfant, raconte-t-il, il voyait dans les quartiers des espaces relativement vastes où les enfants pouvaient jouer, où les jeunes pratiquaient le sport et où les habitants pouvaient se retrouver.

Ces espaces remplissaient, selon lui, une fonction sociale et environnementale qui s’est progressivement réduite sous l’effet de l’urbanisation et de la pression foncière.

Derrière la question des parcelles, c’est donc le rapport à la chose publique que l’ancien ministre interroge.

Une emprise destinée à un aérodrome, une route, une voie ferrée, un stade ou un espace vert ne devrait pas être considérée comme un terrain disponible au seul motif qu’elle n’est pas immédiatement exploitée.

Préserver aujourd’hui ce qui sera nécessaire demain

La réflexion de Kimbemble Mazunga débouche ainsi sur un principe de gouvernance foncière : certaines réserves doivent être protégées sur le long terme, y compris lorsque leur utilité immédiate paraît limitée.

Une infrastructure publique, estime-t-il en substance, doit être envisagée à l’échelle de plusieurs générations. Sa sous-utilisation temporaire ne devrait pas entraîner automatiquement la disparition de son emprise.

L’ancien aérodrome de Kenge devient ainsi, dans son propos, le symbole d’un problème plus large : celui de la difficulté à préserver durablement les réserves foncières affectées à l’intérêt collectif.

Le crash aérien, dont les causes restent à établir par les autorités compétentes, donne à cette réflexion une résonance particulière. Il rappelle surtout, dans l’analyse de l’ancien ministre, qu’une infrastructure qui paraît secondaire à un moment donné peut acquérir une importance décisive dans des circonstances imprévues.

Au-delà de Kenge, son interpellation porte donc sur la capacité de l’État à identifier, sécuriser, entretenir et transmettre ses réserves foncières et ses infrastructures stratégiques.

Car lorsqu’un aérodrome disparaît sous un lotissement, lorsqu’un terrain de sport cède la place à des constructions ou lorsqu’un espace collectif est progressivement privatisé, ce n’est pas uniquement une portion de territoire qui change de propriétaire. C’est une possibilité pour l’avenir qui disparaît avec elle.

Et c’est précisément cette perspective qui nourrit la profonde amertume exprimée par Kimbemble Mazunga.

Jonas Eugène Kota

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