Crimes financiers autour de Rawbank : Jules Alingete, son épouse Nanou Mukawa et leur fiduciaire DACO Sarl dans les griffes judiciaires de Mvonde

Longtemps considéré comme le visage de la lutte contre la corruption en République démocratique du Congo, l’ancien Inspecteur général des finances, Jules Alingete, se retrouve désormais au centre d’une procédure pénale d’une ampleur exceptionnelle. Le Procureur général près la Cour de cassation, Firmin Mvonde, a ouvert une vaste enquête judiciaire portant sur des soupçons de fraude fiscale, de corruption, de conflits d’intérêts et de détournement de ressources publiques, dans un dossier qui pourrait marquer un tournant dans la gouvernance financière du pays.

Une correspondance officielle datée du 20 juin 2026 a, en effet, ordonné l’interdiction de quitter le territoire national visant Jules Alingete, son épouse Nanou Ninga Mukawa, ainsi que plusieurs hauts responsables du groupe Rawji et de la Rawbank, à savoir Mazhar Rawji, Uzair Rawji, Mustapha Rawji, Zain Rawji, Antoine Kiala Ndombele, directeur de la Trésorerie de la Rawbank, et Jok Oga Ukelo, directeur des Corporate Affairs de la Rawbank. Cette mesure conservatoire traduit la volonté du parquet de sécuriser les investigations dans une affaire dont les ramifications touchent à la fois les milieux d’affaires et les plus hautes sphères du contrôle financier de l’État.

Au cœur du dossier figure la fiduciaire DACO Sarl, cabinet d’expertise comptable fondé par Jules Alingete. Selon les éléments examinés par les enquêteurs, cette structure aurait joué un rôle central dans un mécanisme présumé d’optimisation frauduleuse et de dissimulation comptable au profit du groupe Rawji, l’un des plus importants conglomérats privés du pays.

Les investigations judiciaires s’appuient notamment sur des enquêtes journalistiques d’investigation, selon lesquelles DACO Sarl aurait élaboré des montages comptables destinés à réduire artificiellement les obligations fiscales et douanières de plusieurs sociétés du groupe. Les préjudices potentiels évoqués par les enquêteurs se chiffreraient à plusieurs centaines de millions de dollars qui auraient échappé au Trésor public congolais.

Le transfert des parts de DACO sous le regard de la justice

L’un des principaux axes de l’enquête concerne le transfert du contrôle de DACO Sarl. Les statuts de la société montrent que Jules Alingete s’est officiellement retiré de la gestion du cabinet en novembre 2020, peu après sa nomination à la tête de l’Inspection générale des finances, en cédant la majorité de ses parts sociales – soit 78 % – à son épouse, Nanou Ninga Mukawa, devenue directrice générale.

Pour les magistrats, cette opération pourrait constituer un simple transfert de façade destiné à préserver les intérêts économiques du cabinet tout en permettant à son fondateur d’exercer les plus hautes fonctions de contrôle financier de l’État. Cette hypothèse nourrit les soupçons de conflit d’intérêts qui occupent désormais une place centrale dans la procédure.

Les dirigeants du groupe Rawji et de Rawbank également visés

L’affaire dépasse largement le seul cas de l’ancien chef de l’IGF. La justice cible également plusieurs dirigeants du groupe Rawji, notamment Mazhar Rawji, Uzair Rawji, Mustapha Rawji et Zain Rawji, ainsi que deux hauts responsables de la Rawbank : Antoine Kiala Ndombele, directeur de la trésorerie, et Jok Oga Ukelo, directeur des Corporate Affairs.

Le parquet cherche à établir les éventuelles responsabilités individuelles dans les mécanismes financiers faisant l’objet des investigations.

D’autres dossiers sensibles alimentent les investigations

Les investigations menées par le parquet ne se limitent pas aux relations présumées entre DACO Sarl et le groupe Rawji.

Le dossier Sicomines figure également parmi les volets examinés. Selon des documents judiciaires évoqués dans la procédure, Jules Alingete est soupçonné d’avoir perçu des jetons de présence totalisant 28,4 millions de dollars dans le cadre de la renégociation du contrat Sicomines. Les enquêteurs s’intéressent notamment aux modalités de décaissement de ces fonds, dont une partie aurait été retirée en espèces.

L’enquête explore également les conditions de financement du dossier des lampadaires publics, où des mouvements bancaires impliquant la Rawbank et la Sofibanque feraient l’objet de vérifications dans le cadre de soupçons de surfacturation.

Une défense qui dénonce une cabale

Avant l’ouverture officielle de cette procédure judiciaire, le groupe Rawji avait rejeté l’ensemble des accusations, affirmant que les révélations provenaient de documents fabriqués par un ancien salarié de Prodimpex, Yusuf Shaikh, condamné par la justice congolaise pour abus de confiance.

De son côté, l’entourage de Jules Alingete dénonçait une campagne de déstabilisation politique et une prétendue guerre institutionnelle orchestrée contre l’ancien patron de l’IGF, notamment par certains de ses détracteurs au sein des institutions de contrôle.

Une procédure aux conséquences potentiellement historiques

L’interdiction de quitter le territoire national, décidée par le Procureur général Firmin Mvonde, marque toutefois une nouvelle étape. Pour la première fois, des soupçons visant celui qui incarnait la lutte contre les détournements de deniers publics sont désormais examinés dans le cadre d’une procédure pénale conduite par la plus haute juridiction de l’ordre judiciaire.

À ce stade, les personnes concernées bénéficient de la présomption d’innocence. Il appartiendra aux investigations en cours, puis, le cas échéant, aux juridictions compétentes, de déterminer si les soupçons de fraude fiscale, de corruption, de conflits d’intérêts et de détournement de fonds publics sont fondés ou non.

Au-delà des responsabilités individuelles, cette affaire pourrait constituer l’un des plus importants tests de crédibilité pour la justice congolaise en matière de criminalité économique et financière, dans un contexte où les exigences de transparence, de redevabilité et de bonne gouvernance occupent une place croissante dans les attentes des citoyens comme des partenaires internationaux.

Dossier à suivre

Albert Osako

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