Chronique d’une mémoire urbaine et d’une inquiétude nationale. On ne saurais mieux décrire ce drôle de sentiment qui traverse les temps sans trouver de fin ni d’issue. Comme celui que suscite la récurrence permanente de ces mouvements des populations étrangères qui « visitent » la RDC dans un tourisme qui ne cesse de stresser les consciences.
Il y a, dans la mémoire collective kinoise, des images qui ne s’effacent pas. Elles surgissent au détour d’une actualité, comme un vieux film que l’on croyait rangé dans les archives de la ville.
Aujourd’hui, à mesure que se précisent — sans se dévoiler totalement — les contours d’un accord migratoire (ou de relocalisation provisoirement permanente ?) entre la République démocratique du Congo et les États-Unis, ces images remontent à la surface.
Celles de femmes silencieuses, assises à même le sol, aux carrefours alors feutrés de la Gombe.
Celles de regards baissés, d’enfants au teint clair, de pancartes maladroitement rédigées en français.
Celles, surtout, d’un mystère : l’irruption de l’inexpliqué.
Au début des années 2000, Kinshasa sort à peine des turbulences des guerres. La capitale respire, mais reste sous tension. C’est dans ce contexte qu’apparaît un phénomène aussi discret que troublant : des groupes de femmes étrangères, inconnues, s’installent aux coins stratégiques de la ville.
À la Gombe spécialement, devant les supermarchés et les grandes artères, elles pratiquent une mendicité inhabituelle. Silencieuse. Organisée. Presque codifiée.
Elles ne parlent pas. N’interpellent pas. Elles attendent.
Très vite, Kinshasa leur donne un nom. Ou plutôt, plusieurs.
Des identités supposées : entre imaginaire et géopolitique
Dans l’imaginaire populaire, ces femmes deviennent tour à tour :
des « Éthiopiennes », reconnaissables à leurs traits fins et à leurs voiles évoquant l’orthodoxie de la Corne de l’Afrique ;
des « nilotiques », venues des confins du Haut-Nil ;
des « Falashas », ces Juifs d’Éthiopie dont l’histoire nourrit les récits de migration et d’exil ;
ou encore, pour les plus informés, des Roms d’Europe de l’Est, intégrés à des réseaux transnationaux de mendicité.
Car pendant que la rue s’interroge, les services de sécurité, eux, enquêtent. Et leurs conclusions refroidissent les élans romantiques : ces groupes seraient liés à des circuits organisés, transitant entre Luanda, Libreville, Yaoundé… et Kinshasa.
Mais ce qui intrigue le plus les Kinois, ce n’est pas tant leur présence que leur disparition.
Chaque soir, à la tombée du jour, ces femmes quittent les trottoirs.m, non pas à pied mais en taxi; parfois en camionnette.
Direction : Barumbu, Lingwala où elles regagnent des maisons louées, des hôtels modestes. Bref, un luxe relatif, inaccessible aux mendiants locaux.
Alors la rumeur enfle. S’agit-il toujours de ces mystérieux réfugiés ? D’agents infiltrés ? De victimes de traite humaine ?
Ou d’un phénomène plus obscur encore, que certains n’hésitent pas à relier à des croyances mystiques ?
La réponse de l’État ne tarde pas. À partir de 2004-2005, les opérations de police se multiplient dans la Gombe. Rafles, arrestations, interrogatoires.
Et le diagnostic officiel est sans ambiguïté : présence de réseaux organisés, exploitation d’enfants, migration irrégulière structurée.
Alors les expulsions s’enchaînent, discrètement, via l’aéroport de Ndjili. Et puis, presque du jour au lendemain, elles disparaissent. Comme elles étaient venues. Sans explication publique claire.
2026 : le retour des questions
Vingt ans plus tard, l’histoire semble bégayer. Cette fois, ce ne sont plus des silhouettes anonymes aux carrefours, mais un accord d’État à État qui place la RDC au cœur d’un dispositif migratoire international impliquant les États-Unis.
Mais les questions, elles, restent étrangement similaires : Qui sont ces migrants ? D’où viennent-ils réellement ? Combien sont-ils ? Où seront-ils installés ?
Dans quelles conditions vivront-ils ? Pour combien de temps ? Avec quels moyens de subsistance ? Et dans quel pays repartiront-ils ?
À ces interrogations s’ajoute une inquiétude structurelle : celle d’un pays où l’accès à l’emploi, au logement et aux services sociaux reste déjà un défi pour la population locale.
Le précédent rwandais en filigrane
Dans les discussions de rue comme dans les cercles plus informés, un autre souvenir circule : celui de l’accord avorté entre le Rwanda et le Royaume-Uni.
Un projet similaire. Des promesses d’encadrement, et finalement un blocage, sous la pression des critiques politiques, juridiques et humanitaires.
Ce précédent nourrit aujourd’hui la prudence — voire la méfiance — d’une partie de l’opinion congolaise.
La RDC n’est pas étrangère aux mouvements migratoires. Terre d’accueil historique, elle a toujours absorbé des flux humains venus des pays voisins — parfois dans la douleur, souvent dans le silence.
Mais ce qui change aujourd’hui, c’est la nature du phénomène : d’une migration spontanée à une migration organisée par accords internationaux ; d’une présence diffuse à une politique assumée ; d’un mystère urbain à une question de souveraineté nationale.
Les « Éthiopiens » de la Gombe n’étaient peut-être pas Éthiopiens. Les « Falashas » n’étaient sans doute pas des Falashas.
Et les certitudes d’hier ont laissé place à des zones grises. Mais une chose demeure : Kinshasa n’oublie pas.
Face aux « migrants des USA », c’est moins un rejet qu’une exigence qui s’exprime aujourd’hui : celle de la transparence. Car dans une ville où même les mendiants pouvaient cacher des réseaux internationaux, chaque silence officiel devient une invitation à la spéculation. Et chaque spéculation, un risque politique.
Entre passé trouble et présent incertain, la RDC se retrouve une fois de plus face à une question ancienne : accueillir, oui — mais à quelles conditions, et au nom de quels intérêts ?
Jonas Eugène Kota

