Le contraste est saisissant, presque indécent. Alors que la 13ème Conférence des Gouverneurs, ouverte le 24 mars 2026 à Bandundu-ville, se veut une grand-messe dédiée à la « transformation du secteur agricole, pastoral et halieutique », un drame foncier et humain d’une rare gravité se déroule dans un silence assourdissant en pleine capitale de la RDC. À Dingi Dingi, dans la commune de la N’sele, des terres agricoles vitales sont méthodiquement détruites, leurs exploitants expulsés, leurs moyens de subsistance anéantis. Et pourtant, pas un mot.
Une conférence tournée vers l’avenir… en oubliant le présent
À Bandundu, les discours se succèdent, les ambitions s’affichent. Le Gouverneur de Kinshasa, Daniel Bumba, a insisté sur l’impératif de garantir la sécurité alimentaire d’une ville qui concentre près d’un cinquième de la population congolaise. Il a plaidé pour que Kinshasa ne soit pas reléguée au second plan dans les stratégies nationales, appelant à renforcer les connexions avec les provinces agricoles comme le Kwilu et le Kwango.
Cependant, ,le premier citoyen de la capitale n’a pipé mot sur le drame des spoliations des sites agricoles de l’hinterland de son entité territoriale.
De son côté, le Ministre d’État à l’Agriculture, Muhindo Nzangi, a déroulé une vision volontariste : accès direct aux intrants pour les provinces, responsabilisation accrue des gouverneurs, et surtout, appel ferme à la démolition des constructions anarchiques sur les espaces agricoles, notamment dans la zone de Daïpen à Kinshasa, présentée comme victime de spoliation avec la complicité de certains chefs coutumiers.
Mais une question brûlante s’impose : comment parler de transformation agricole, de sécurité alimentaire et de protection des espaces de production… en passant sous silence le drame en cours à Dingi Dingi ?
Dingi Dingi : une tragédie ignorée
Car pendant que les autorités débattent de stratégies, sur le terrain, la réalité est tout autre. À Dingi Dingi, site agricole historique de la périphérie Est de Kinshasa, des bulldozers ont remplacé les champs, les récoltes et l’espoir.
Lire, sur le même sujet, notre précédent article à ce lien : https://congoguardian.com/2026/03/23/spoliations-a-dingi-dingi-des-terres-agricoles-livrees-aux-bulldozers-des-bonzes-un-drame-humain-et-foncier-hors-cameras/
Depuis plusieurs mois, des exploitants agricoles sont expulsés sans ménagement par un individu identifié comme Orly Puela, agissant sous couvert d’un acte d’acquisition contesté, selon les exploitants expropriés. Appuyé par des éléments de la Police nationale, de la Garde républicaine et d’unités militaires déployées sur place, il mène une opération de destruction systématique : champs rasés, arbres abattus, habitations précaires détruites.
Les témoignages font état de violences, d’intimidations, d’interdiction de filmer et d’accès au site et même de répression contre ceux qui tentent de documenter ces abus. Des familles entières se retrouvent sans ressources, sans terres, sans recours.
Un site stratégique, un statut juridique bafoué
Ce qui rend la situation encore plus grave, c’est que Dingi Dingi n’est pas un terrain quelconque. Ce site fait partie d’un réseau d’espaces agricoles planifiés depuis l’époque coloniale pour assurer l’approvisionnement de Léopoldville, aujourd’hui Kinshasa.
Protégé par le Décret du 20 juin 1957, classé comme zone agricole non aedificandi, et consolidé par la Loi foncière de 1973 qui consacre la propriété exclusive de l’État sur les terres, Dingi Dingi relève du domaine public affecté à une mission d’intérêt général.
En clair : ces terres ne peuvent ni être vendues, ni être appropriées par des particuliers.
Et pourtant, aujourd’hui, un document contesté – entaché d’irrégularités flagrantes, voire de falsification – sert de base à une opération de spoliation menée au grand jour.
Une incohérence troublante au sommet de l’État
Le paradoxe est frappant. À Bandundu, le Ministre de l’Agriculture dénonce la spoliation à Daïpen et appelle à la démolition des constructions anarchiques. À Kinshasa, dans l’hinterland de Dingi Dingi, une situation similaire – sinon plus grave – se déroule dans un silence institutionnel incompréhensible.
Pourquoi deux poids, deux mesures ? Pourquoi Dingi Dingi ne figure-t-il pas à l’agenda d’une conférence pourtant dédiée à la transformation agricole ? Pourquoi les autorités provinciales et nationales restent-elles muettes face à des faits aussi graves ?
Le risque d’une bombe sociale
Au-delà de l’injustice foncière, c’est une bombe sociale qui se profile. Dingi Dingi n’est pas seulement un site agricole : c’est une source de revenus pour des milliers de familles, un rempart contre la pauvreté, un pilier de la sécurité alimentaire de Kinshasa.
Sa destruction progressive alimente un sentiment d’abandon, de frustration et de colère. Dans une zone déjà fragile, les risques de tensions intercommunautaires, voire de dérives violentes, ne peuvent être écartés. Le spectre du phénomène « Mobondo », qui a récemment secoué le Plateau des Bateke, plane en filigrane.
Interpellation directe aux autorités : Face à ce silence jugé coupable, l’interpellation devient urgente pour les exploitants spoliés et les kinois affamés. Le Ministre d’État en charge de la Justice est directement attendu sur l’ouverture d’une enquête, tant les indices de falsification de documents et d’abus de pouvoir apparaissent graves et concordants, soulevant en filigrane la question sensible des protections dont pourraient bénéficier les auteurs de ces actes.
Dans le même temps, le Ministre de l’Agriculture se retrouve face à une contradiction difficilement tenable : comment appeler à la sécurisation des espaces agricoles à l’échelle nationale, tout en laissant se détruire, dans l’indifférence, un site stratégique aux portes mêmes de la capitale ?
Quant au Gouverneur de la Ville de Kinshasa, ses engagements pris en 2025 pour lutter contre la spoliation des sites agricoles sont aujourd’hui mis à l’épreuve du réel. Sur le terrain, l’inaction constatée alimente incompréhension et colère parmi les exploitants, qui ne voient toujours aucune mesure concrète venir stopper la spirale de destruction.
En attendant, l’indifférence interroge
À l’heure où la RDC ambitionne de faire de l’agriculture un moteur de développement, le cas de Dingi Dingi agit comme un révélateur brutal : celui d’un décalage inquiétant entre les discours et la réalité.
Car derrière les slogans et les conférences, une vérité s’impose : on ne peut transformer un secteur que l’on laisse détruire dans l’indifférence.
Et à Dingi Dingi, ce ne sont pas seulement des terres qui disparaissent. C’est une promesse de souveraineté alimentaire qui s’effondre, sous le poids du silence.
JDW

