Une tribune de Jonas Eugène Kota
Depuis des décennies, la région des Grands Lacs africains est le théâtre d’un cycle infernal de violences, de conflits armés et de rivalités géopolitiques. Au cœur de cette tragédie humaine, la République démocratique du Congo paie un prix exorbitant en vies humaines, en déplacements de populations, en destruction sociale et en pillage de ses ressources.
Pourtant, quand Washington se proclame médiateur de paix, les Congolais sont en droit de s’interroger : qui protège réellement la paix — et pour qui ?
La décision récente de l’administration américaine de suspendre sine die un train de sanctions destiné à punir Kigali pour son soutien avéré au mouvement rebelle M23 jette une lumière crue sur les contradictions de la diplomatie américaine dans ce dossier, si pas la partialité de sa médiation. Comme l’a révélé KT Express – un média rwandais, suivez mon regard – en citant le The Wall Street Journal – un journal américain, et le tour du regard est bouclé-, l’intervention personnelle du président rwandais Paul Kagame auprès du sénateur Lindsey Graham a suffi à faire dérailler une mesure qui, si elle avait été appliquée, aurait apporté un tonus déterminant dans la pression internationale sur Kigali.
Ce renoncement n’est pas un détail : il symbolise une diplomatie où les intérêts stratégiques et commerciaux priment sur la justice et la paix durable. Des intérêts qui ne s’embarrassent pas tant de l’éthique ni des valeurs cardinales américaines, car Lindsey Graham, artisan du gel des sanctions, a eu pour ligne de communication l’argument d’un Rwanda pourvoyeur de ressources critiques alors que ces ressources sont notoirement connues comme issues d’une économie de guerre organisée en RDC.
Assurés d’être encore perçus comme alliés incontournables dans la « Pax Americana », certains gouvernements puissants peuvent, comme le montre le cas rwandais, échapper à des mesures qui auraient été appliquées avec rigueur s’il s’agissait d’autres acteurs.
Les États-Unis ont eux-mêmes imposé des sanctions en février 2025 contre des figures militaires rwandaises accusées de soutenir le M23 et d’alimenter les violences dans l’est de la RDC. Des mesures qui, manifestement, n’auront été que cosmétiques et destinées à la consommation d’une certaine opinion car n’ayant jamais émoussé les ardeurs de la coalition RDF-M23 qui, d’ailleurs, est encore allée de conquêtes en conquêtes territoriales sans réaction américaine.
Mais aujourd’hui, ces mêmes États-Unis choisissent de remettre ces sanctions à plus tard — peut-être pour toujours — au nom d’une « relation stratégique » et de l’accès à des minerais critiques . Cette volte-face alimente le sentiment d’un double standard diplomatique qui n’épargne pas les populations congolaises au prix de la paix qu’on leur promet depuis trop longtemps.
Dans une de mes récentes tribunes intitulée « Difficile paix dans les Grands Lacs : pourquoi je ne crois pas aux Américains » (lire utilement à ce lien : https://congoguardian.com/2025/12/10/difficile-paix-dans-les-grands-lacs-pourquoi-je-ne-crois-pas-aux-americains/ ), je décortiquais l’histoire complexe des interventions américaines dans le dossier congolais depuis les années 1990. J’y rappelais notamment comment, lors de la première guerre du Congo (1996-1997), Washington avait laissé la recomposition géopolitique régionale s’opérer sans exiger de garanties robustes pour la protection des civils congolais, dans un contexte de renversement du régime de Mobutu et d’ascension de nouvelles alliances régionales.Je mentionnais que durant toute cette période, qui remonte à la guerre civile rwandaise ayant débouché sur le génocide, et à travers toutes les croisades (directes et par des rébellions interposées) du régime de Kagame en RDC, Washington a toujours soutenu le mouvement FPR qui passera au pouvoir à Kigali après le génocide.Dans cette tribune, j’analysais aussi la séquence de 2012-2013 autour du M23, lorsque les pressions internationales — y compris américaines — contre Kigali étaient restées mesurées et intermittentes malgré des rapports d’experts des Nations unies documentant des soutiens rwandais au mouvement rebelle. J’y démontrais que chaque fois que la diplomatie américaine disposait d’un levier clair — sanctions ciblées, conditionnalité de l’aide, isolement diplomatique — elle privilégiait souvent une approche de bottage en touche fondée sur la préservation d’alliances stratégiques.Mon analyse mettait en évidence un fil conducteur : la primauté constante des intérêts sécuritaires et économiques américains sous la sous-traitance rwandaise, notamment l’accès aux minerais stratégiques de la région.Cette posture, écrivais-je, fragilise structurellement l’État congolais, tout en constituant une insulte au peuple congolais et à la mémoire des victimes innocentes, en envoyant le signal que certaines violations peuvent être relativisées dès lors qu’elles s’inscrivent dans un partenariat jugé utile à Washington, cela sans aucune autre considération- surtout humaine.
Le résultat est une paix de surface, diplomatiquement célébrée mais militairement précaire, où les causes profondes du conflit demeurent intactes.
C’est à la lumière de ce diagnostic que le gel sine die des sanctions contre le Rwanda prend aujourd’hui tout son sens. Non pas que ces sanctions étaient attendues comme le sésame qui allait faire reculer le Rwanda enfin – il y en a déjà eu tant d’autres, notamment contre l’emblématique James Kabarebe -, mais comme mesure de sincérité de l’engagement américain.Il ne s’agit pas seulement d’un ajustement tactique, mais d’une continuité stratégique. Ce choix semble confirmer que, face à l’arbitrage entre principes et intérêts, la diplomatie américaine opte prioritairement pour la préservation de ses alliances, quitte à fragiliser la perception d’impartialité indispensable à tout véritable processus de paix.
Certains diront que la paix négociée vaut mieux que l’escalade des sanctions. Mais comment ignorer qu’à peine signés, les accords de paix médiés à Washington ont été impunément mis à rude épreuve par la reprise des combats et l’avancée du M23 sur des positions stratégiques du Sud-Kivu ? Comment justifier une indulgence qui masque des intérêts économiques sous des dehors humanitaires ?
La suspension sine die des sanctions, dans ce contexte, n’est pas un simple ajustement politique : elle pose une question directe sur la cohérence stratégique des États-Unis dans leur rôle autoproclamé de médiateur entre Kinshasa et Kigali. En gelant des mesures qu’ils avaient eux-mêmes envisagées à grand renfort médiatique au nom du respect d’un accord de paix qu’ils ont parrainé, les États-Unis prennent le risque d’affaiblir leur propre crédibilité diplomatique, s’ils en ont vraiment besoin.
Le message envoyé ne s’embarrasse d’aucune ambiguïté : la fermeté américaine demeure conditionnelle, modulable selon les intérêts stratégiques du moment.
Or, dans un conflit aussi chargé d’histoire et de méfiances que celui des Grands Lacs, la perception d’un parti pris américain peut peser aussi lourd que les réalités militaires sur le terrain.
Pour que la paix soit réelle et durable entre la RDC et le Rwanda, je crois que les États-Unis doivent choisir entre une diplomatie fondée sur la constance des principes et une diplomatie transactionnelle dictée par les rapports de force et les impératifs économiques. En privilégiant la protection d’un partenaire historique au détriment d’un signal sans équivoque de reddition de comptes, Washington fragilise la confiance de Kinshasa et nourrit l’idée d’un double standard.
Si l’Amérique veut rester un acteur crédible de la stabilisation des Grands Lacs, elle devra démontrer que son engagement en faveur de la paix ne varie ni selon l’identité des alliés concernés, ni selon la valeur stratégique des ressources en jeu, mais qu’il repose sur une exigence équitable de responsabilité pour toutes les parties.

