La coalition Le Congo N’est Pas À Vendre (CNPAV) tire la sonnette d’alarme. Dans une lettre ouverte adressée à la Société américaine de financement du développement (DFC), elle se dit « profondément préoccupée par l’intention du consortium Orion CMC d’acquérir une participation de 40 % dans les actifs de Glencore en République démocratique du Congo, et par la participation de la DFC dans ce projet ».
Au cœur des inquiétudes : les mines de cuivre et de cobalt de Kamoto Copper Company (KCC) et de Mutanda Mining, deux actifs stratégiques pour l’approvisionnement mondial en minerais critiques, mais aussi au centre de controverses judiciaires et financières depuis plus d’une décennie.
Le spectre Dan Gertler
La coalition met en avant les liens persistants entre ces actifs et l’homme d’affaires israélien Dan Gertler, sanctionné en 2017 par le Trésor américain en vertu de la loi Magnitsky pour des transactions minières et pétrolières jugées opaques et corruptives en RDC.
Selon la CNPAV, malgré les sanctions, KCC et Mutanda continueraient de verser des redevances (“royalties”) issues de montages contractuels passés, dont les bénéficiaires ultimes seraient liés à Gertler. La coalition rappelle que les autorités américaines avaient estimé que la RDC avait perdu plus d’1,36 milliard de dollars entre 2010 et 2012 dans des transactions minières controversées, un chiffre que des organisations de la société civile jugent encore plus élevé aujourd’hui.
Pour la coalition, toute prise de participation dans ces actifs « reviendrait à faire affaire avec M. Gertler », exposant potentiellement les investisseurs américains à des risques juridiques et réputationnels. Elle appelle la DFC à user de son influence pour exiger un désengagement total des intérêts liés aux royalties litigieuses, sans compensation financière pour des gains considérés comme indûment acquis.
Un test pour la RDC et la politique américaine
Pour la coalition congolaise, le dossier dépasse le simple cadre d’une transaction commerciale. Il met à l’épreuve la cohérence de la politique américaine en matière de lutte contre la corruption et de sécurisation des chaînes d’approvisionnement en minerais critiques, essentiels à la transition énergétique.
La séquence intervient dans un contexte diplomatique particulier. Quelques jours plus tôt, le Chef de l’État congolais, accompagné d’une délégation gouvernementale de haut niveau, s’est rendu à Washington dans le cadre de la mise en exécution de l’accord stratégique conclu entre la RDC et les États-Unis sur les minerais critiques et la transition énergétique. Au programme : des rencontres notamment avec la Société américaine de financement du développement (DFC).
Selon des sources officielles congolaises, les échanges avec la DFC ont porté sur l’appui financier et technique aux projets structurants dans les secteurs minier, énergétique et des infrastructures, avec un accent particulier sur la traçabilité, la transformation locale et la transparence dans la gouvernance des ressources naturelles. La DFC aurait réaffirmé son engagement à soutenir des investissements « responsables », conformes aux standards internationaux en matière de conformité, de lutte contre la corruption et de respect des sanctions en vigueur.
C’est précisément sur ce terrain que la coalition CNPAV situe son interpellation. Pour elle, le projet d’entrée d’Orion CMC dans les actifs de Glencore constitue un cas d’école : soit il confirme la volonté affichée par Washington et Kinshasa d’assainir durablement le secteur extractif congolais, soit il en révèle les limites pratiques face aux impératifs géostratégiques d’accès aux minerais critiques.
La CNPAV exhorte ainsi la DFC à :
1. Conditionner toute transaction à la cession complète des actifs congolais liés à Dan Gertler, notamment les droits à royalties sur KCC et Mutanda ; et
2. Mener une due diligence rigoureuse, afin de s’assurer que les entreprises impliquées ont démontré un changement significatif de pratiques et de gouvernance.
Dans le contexte du partenariat stratégique RDC–USA, l’enjeu est double. Pour Kinshasa, il s’agit de prouver que l’attractivité retrouvée du pays ne se fera plus au prix d’arrangements opaques hérités du passé. Pour Washington, il s’agit de démontrer que la sécurisation des chaînes d’approvisionnement en cuivre et en cobalt ne saurait se dissocier des principes de redevabilité et d’intégrité qu’elle promeut à l’échelle mondiale.
Alors que la compétition internationale pour les minerais congolais s’intensifie, ce dossier apparaît comme un révélateur : celui de la capacité des deux capitales à traduire leurs engagements stratégiques en pratiques irréprochables sur le terrain.
Glencore et Orion, des passifs encombrants
Au-delà du cas Gertler, la lettre ouverte élargit le champ des préoccupations. Glencore, multinationale anglo-suisse et opérateur historique de KCC et Mutanda, a déjà été condamnée à de lourdes amendes à la suite d’enquêtes internationales. En 2022, le groupe a conclu des accords avec les États-Unis, le Royaume-Uni et le Brésil, acceptant de verser plus d’un milliard de dollars pour solder des affaires de corruption dans plusieurs pays, dont la RDC.
La coalition rappelle également qu’en Suisse, Glencore a été condamnée pour ne pas avoir empêché des actes de corruption liés à ses partenaires commerciaux en RDC.
Quant au consortium Orion, son passé en Afrique soulève aussi des interrogations, selon la CNPAV. Des sociétés minières liées à ses activités auraient été accusées de fraude et de mauvaise gestion en Guinée, avec à la clé des sanctions administratives et des enquêtes en cours. Des accusations que la coalition estime révélatrices de failles de gouvernance.
Jonas Eugène Kota

