Claude Ibalanky Ekolomba, ancien coordinateur du Mécanisme National de Suivi de l’Accord-cadre d’Addis-Abeba, vient de rejoindre les rangs du Mouvement du 23 mars (M23) à Goma, selon plusieurs sources congolaises que l’intéressé n’a pas démenti. Cette décision survient près de quatre ans après qu’il a supervisé, au nom du gouvernement, des pourparlers secrets à Kinshasa avec cette rébellion, alors cantonnée au Rwanda.
Son ralliement jette une lumière crue sur les zones grises qui couvrent encore la tentative de dialogue entre fin 2019 et 2020, lorsqu’une délégation officielle du M23 avait séjourné pendant plus de quatorze mois à Kinshasa dans le cadre d’un processus de réintégration avorté.
Les coulisses d’une présence officieuse à Kinshasa
Les données disponibles jamais formellement démenties à ce jour, publiée dans Africa Intelligence en son temps et circulant encore aujourd’hui dans les réseaux sociaux, renseignent qu’en octobre 2019, une délégation congolaise menée par Ibalanky rencontrait à Kigali, sous facilitation rwandaise, des dirigeants de l’ex-M23 pour discuter de leur “rapatriement volontaire”. Un document officiel daté du 10 novembre 2019, et signé par Ibalanky lui-même, atteste de ces discussions. Il y est fait état d’un accord sur une “feuille de route” prévoyant une amnistie et une intégration politique et militaire des ex-combattants.
Sur cette base, et après un avis favorable qu’aurait émis la justice militaire congolaise, Ibalanky a officiellement demandé au Haut Commandement militaire le retrait des mandats d’arrêt visant les leaders du M23, “dans le souci de préserver la paix”.
Fort de ces avancées discrètes, une délégation du M23, composée de Lawrence Kanyuka (porte-parole), Bosco “Castro” Mberabagabo (responsable sécurité) et Benjamin Mbonimpa (secrétaire exécutif), s’est installée à Kinshasa fin 2019. Officiellement, ils étaient là pour “poursuivre les discussions”.
Dans les faits, ils ont attendu des mois avant d’être reçus par le ministre de l’Intérieur de l’époque, Gilbert Kankonde, qui niera son rôle plus tard sans démentir ce séjour.
Un dialogue qui a tourné au fiasco
“Ils sont restés plus d’un an, logés dans des villas sécurisées, avec l’espoir d’obtenir des garanties politiques et un financement pour la reddition de leurs combattants”, commentait en son temps une source ayant suivi le dossier qui ajoutait : “Mais au sein même du gouvernement, cette initiative portée par Ibalanky était très contestée. Certains y voyaient une ouverture nécessaire, d’autres une concession inacceptable à une rébellion soutenue par le Rwanda.”
Le processus s’est alors enlisé. Aucun accord concret n’a été signé. La délégation du M23 a fini par quitter Kinshasa, frustrée, en 2020. Le gouvernement, de son côté, a maintenu une ligne publique de fermeté, refusant toute négociation directe avec un groupe “terroriste”. Jusqu’au début janvier 2022 lorsque le M23, lourdement soutenu par le Rwanda, va reprendre les armes après neuf années d’inactivité.
Ibalanky, du coordinateur gouvernemental au rallié
Claude Ibalanky, qui avait joué un rôle central dans ces contacts, est progressivement tombé en disgrâce. Critiqué pour sa gestion “trop conciliante” du dossier, il aurait été marginalisé au sein des cercles du pouvoir.
À ce jour, l’ancien coordinateur ne s’est pas encore exprimé publiquement pour confirmer ou expliquer sa présence présumée à Goma. Cependant, le 28 janvier, sur son compte X (anciennement Twitter), il a publié un message cryptique mais percutant, qui semble répondre aux rumeurs et aux critiques concernant son positionnement actuel.
« Certains disent que mes positions, constantes depuis des années, seraient « motivées » par la mise à l’écart. Admettons. Et alors ? », a-t-il écrit. Il a ensuite enchaîné par une série de questions rhétoriques : « Si l’on vous interdit de manger dans une maison, allez-vous mourir de faim pour prouver votre loyauté ? Si un coach vous met au banc à vie, est-ce la fin de votre carrière… ou la fin de cette équipe pour vous ? »
Son message, teinté de défiance et d’une forte volonté de se réinventer en dehors des structures officielles, se poursuivait : « L’avenir ne se décide pas sur l’humeur, les complots, la jalousie ou la peur du potentiel. Je n’ai jamais été l’objet de détournements, de vols, de trahisons, ni d’incompétence. Alors, de quoi parle-t-on ? »
Il a conclu sur une note de rupture et de détermination, annonçant un nouveau chapitre : « On ne tue pas un vivant pour satisfaire un ego. Quand une porte se ferme par calcul, on ouvre une route par dignité. Et surtout : le pays nous appartient à tous. Le Réveil, c’est maintenant ».
Et enfin : « À bientôt sur le terrain. Je suis conscient du poids générationnel que je porte. #LePont ».
Ce post, interprété par beaucoup comme un acte de rupture politique, fait directement écho à son isolement croissant après l’échec des pourparlers avec le M23. Le hashtag #LePont pourrait laisser entendre qu’il se voit désormais comme un trait d’union entre différentes forces, rôle qu’il semble avoir choisi d’incarner au sein même du mouvement rebelle.
Aujourd’hui, son arrivée à Goma, dans la zone contrôlée par le M23, est perçue par une certaine opinion comme un camouflet pour Kinshasa. “C’est le signe d’un revers politique embarrassant”, commente un analyste de la question sécuritaire de l’Est congolais.
Pour le M23, ce ralliement est une victoire symbolique. Il permet au mouvement de mettre en avant le parcours d’un ancien responsable censé incarner les tentatives de dialogue de l’État congolais, pour mieux en souligner l’échec. Du pain béni pour ce mouvement en difficulté depuis les déclarations de l’Ambassadrice rwandaise au Congrès américain qui examine désormais des sanctions contre le Rwanda et certaines de ses entités.
Albert Osako

