La médiation angolaise autour du futur dialogue politique inclusif en République démocratique du Congo franchit un nouveau cap. En quelques jours, Luanda est devenue l’épicentre d’un intense travail diplomatique, mêlant consultations religieuses, démarches politiques, pressions sécuritaires et activations multilatérales.
Alors que les positions évoluent et que les initiatives s’entrecroisent, voici les dernières avancées recoupées avec plusieurs sources diplomatiques et religieuses.
CENCO et ECC attendues à Luanda mercredi prochain
Le président angolais João Lourenço devrait recevoir mercredi prochain la CENCO et l’ECC, les deux plus importantes structures religieuses engagées dans la médiation interne en RDC. Leur présence à Luanda n’est pas anodine : l’année dernière, ces deux confessions religieuses avaient conduit une vaste consultation nationale et internationale autour d’un ambitieux projet de pacte social, transmis ensuite au Chef de l’État. Ce document avait été ouvert à l’analyse d’autres communautés religieuses, notamment celles regroupées au sein de l’ERC (Églises du réveil au Congo), présidée par le Pasteur Ejiba Yamapia et présentée comme proche du pouvoir.
Cette invitation confirme que Luanda veut élargir son spectre de consultations au-delà du politique et intégrer les acteurs ecclésiastiques qui jouent traditionnellement un rôle majeur dans les conversations nationales.
Tshisekedi à Lomé ce lundi
En attendant Félix Tshisekedi a séjourné ce lundi à Lomé dans le cadre des pourparlers sur le sort du dialogue avec le M23, amorcés à Doha avant d’être confiés au président togolais Faure Gnassingbé, médiateur officiel de l’Union africaine.
Ce déplacement intervient alors que le processus qatari demeure central pour l’AFC/M23.
Des émissaires angolais bientôt à Kinshasa
Dans les perspectives immédiates, Luanda prépare l’envoi d’émissaires spéciaux à Kinshasa avec pour mission : rencontrer des personnalités politiques clés, y compris ceux de la majorité, et de la société civile, afin de cartographier davantage les points d’accord et les lignes de fracture avant la convocation formelle du dialogue.
Premières tendances politiques : un paysage fracturé mais dynamique
Pour l’heure, et au regard des déclarations formulées par les différents acteurs politiques au cours des six derniers mois — et que plusieurs d’entre eux réitèrent aujourd’hui alors que les signaux du dialogue deviennent de plus en plus précis — quatre tendances majeures émergent.
Forces politiques pro-pouvoir : Cette catégorie apparaît particulièrement fragmentée, tant les positions divergent en interne :
- Les radicaux, principalement au sein de l’Union sacrée, rejettent toute idée de dialogue. Selon eux, il n’existe aucun conflit politique en RDC, mais une agression rwandaise menée avec la complicité de certains « traîtres » congolais. Leur position demeure ferme : dialoguer reviendrait à légitimer des acteurs qu’ils considèrent comme liés à l’ennemi extérieur.
- Les modérés, notamment au sein du gouvernement, se montrent favorables à une discussion nationale, mais à des conditions strictes : le dialogue doit se tenir à Kinshasa, sous le leadership de Félix Tshisekedi, et avec un ordre du jour fixé par le Chef de l’État.
- Les « libre-penseurs » de la mouvance tshisekediste, quant à eux, plaident depuis longtemps pour un véritable dialogue politique afin de désamorcer la crise. Parmi ces figures, Vital Kamerhe en représente un symbole : cette position conciliante et favorable à un compromis politique lui a notamment coûté le perchoir de l’Assemblée nationale lors de la session précédente.
Opposition radicale : Elle n’est pas opposée à l’initiative diplomatique menée depuis Luanda, mais s’oppose fermement aux positions des radicaux du camp pro-pouvoir. Depuis toujours, ses leaders répètent que seul un dialogue organisé par la CENCO et l’ECC offrirait des garanties de neutralité suffisantes.
Ils réaffirment aujourd’hui cette ligne, estimant que les prises de position du courant radical au pouvoir compromettent la crédibilité et l’efficacité du futur processus.
Opposition armée : Elle maintient une posture d’attente prudente. Depuis plusieurs mois, ses représentants saluent régulièrement l’implication angolaise, tout en soulignant la nécessité d’obtenir des clarifications substantielles avant d’envisager une participation formelle au dialogue.
Ils insistent notamment sur la nécessité de préciser le statut du processus de Doha, pierre angulaire de leurs engagements diplomatiques jusqu’ici, et s’interrogent sur la manière dont celui-ci pourrait s’articuler avec les différentes médiations déjà engagées — togolaise, qatarie, américaine — ainsi qu’avec la nouvelle dynamique impulsée depuis Luanda.
Pour ces mouvements, la cohérence du dispositif global demeure une préoccupation centrale. Ils redoutent la superposition de cadres diplomatiques non coordonnés, un risque qu’ils évoquent depuis plusieurs mois et qu’ils reformulent aujourd’hui avec davantage d’insistance à mesure que la médiation angolaise s’intensifie.
Autre front : l’Angola veut obtenir un cessez-le-feu
Selon plusieurs sources angolaises, tout en maintenant plus que jamais le pied sur la pédale du dialogue inclusif, João Lourenço bataille aussi ferme pour obtenir un cessez-le-feu immédiat. Un accord de principe aurait déjà été trouvé avec Kinshasa, afin d’augmenter les chances de réussite du futur dialogue.
Mais là encore, l’AFC/M23 reprocherait à Kinshasa de retarder l’exécution, évoquant de nouvelles « manipulations » et réclamant des actes concrets.
Le Qatar pleinement impliqué
La médiation angolaise n’évolue pas en vase clos. Samedi, le Premier ministre et ministre des Affaires étrangères du Qatar, cheikh Mohammed ben Abdulrahman ben Jassim Al-Thani, a reçu un appel de son homologue angolais Tete António. Le Qatar a réaffirmé sa ligne : résolution des conflits par le dialogue, la voie pacifique et le respect du droit international.
Enfin, entre invitations religieuses, pourparlers avec les groupes armés, consultations politiques à Kinshasa, activations diplomatiques avec le Qatar et relances de la facilitation régionale, Luanda tente de bâtir un cadre cohérent, capable de rassembler ce qui, depuis deux ans, semble irréconciliable.
Une chose est certaine : la médiation angolaise a franchi un cap décisif, et les prochains jours – notamment l’arrivée de la CENCO et de l’ECC à Luanda – seront déterminants.
Albert Osako

