Imbroglio urbain à la Gombe : Un nouveau marché annoncé sur le site du Zoo de Kinshasa pourtant en réhabilitation

Alors que le chantier de modernisation du Jardin Zoologique de Kinshasa ont fini de couler ses premières fondations en béton et atteint la vitesse de croisière, l’Hôtel de Ville de Kinshasa crée la stupeur. L’exécutif provincial a, en effet, annoncé récemment, maquette à l’appui, le projet d’un marché moderne et un parking à ériger sur ce même site patrimonial, et cela à côté du grand marché dont les travaux sont achevés depuis plus d’une année.

Une collision d’initiatives qui illustre les contradictions majeures de la gouvernance urbaine dans la capitale et interroge à la fois sur la crédibilité des engagements pris auprès des partenaires internationaux.

Le choc de deux visions diamétralement opposées

D’un côté, une vision de transition écologique et scientifique. Porté par l’Institut Congolais pour la Conservation de la Nature (ICCN) avec l’appui technique et financier de l’organisation indienne Vantara, le projet de rénovation du zoo de Kinshasa vise à faire renaître un îlot de biodiversité au cœur du béton kinois.

Les pelleteuses ont déjà entamé le terrassement pour construire un hôpital vétérinaire de pointe et un bâtiment administratif en R+1, préfigurant des enclos en semi-liberté pour les espèces emblématiques du pays (okapis, bonobos, paons du Congo, etc.). Une belle initiative censée permettre aux enfants de coller une image de réalité aux cours de zoologie qu’ils apprennent sans voir le moindre animal à part les espèces domestiques courantes.

Aperçu des travaux déjà en cours au Zoo de Kinshasa avant même l’annonce d’un projet de marché

De l’autre, une logique de marchandisation et d’intérêt commercial dans un environnement pourtant saturé. Réuni en Conseil des ministres sous la présidence du gouverneur Daniel Bumba, l’exécutif provincial a dévoilé, par la voix de son ministre des Infrastructures, Alain Tshilungu, la finalisation des études pour un marché urbain et un parking sur l’emprise même du zoo, sous couvert d’une « délocalisation imminente » de l’espace zoologique.

Maquette du nouveau marché annoncé par le Gouvernement provincial

Une question centrale s’impose dès lors: comment deux branches du pouvoir public (national via l’ICCN et provincial via l’Hôtel de Ville) peuvent-elles engager des millions de dollars et des études techniques sur un même espace géographique sans la moindre concertation préalable ?

Droit foncier et statut juridique : L’obstacle légal de l’Hôtel de Ville

Derrière les annonces provinciales se heurte une réalité administrative et juridique difficile à contourner : aucun acte officiel de désaffectation n’existe à ce jour, du moins au terme des vérifications menées par les limiers de Congo Guardian.

Absence de décret ou d’arrêté : Pour déclasser ou retirer le domaine foncier du Jardin Zoologique du patrimoine public géré par l’ICCN, un décret du Premier ministre ou un arrêté ministériel formel est juridiquement indispensable. À ce stade, du moins en la connaissance de Congo Guardian, aucun texte n’a été promulgué.

Tutelle exclusive du Pouvoir central : Les 7 hectares du site demeurent sous l’autorité exclusive de l’ICCN, établissement public placé sous la double tutelle du Ministère de l’Environnement et du Développement Durable et de celui du Tourisme. L’Hôtel de Ville de Kinshasa ne dispose d’aucun pouvoir légal unilatéral d’exproprier ou de reclasser ce domaine national sans un arbitrage exprès du gouvernement central.

Redéploiement ciblé contre marchandisation : Si le gouvernement central envisage une reconfiguration fonctionnelle du site, celle-ci s’oriente vers un transfert des grands mammifères (félins, grands herbivores) vers le vaste domaine de la N’Sele. L’emprise de la Gombe conserve quant à elle une vocation environnementale stricte, restreinte à un espace éco-pédagogique spécialisé (reptilarium, volières d’oiseaux, sensibilisation).

À la lumière de ces observations, les analystes retiennent que l’intention marchande de la ville relève ainsi davantage d’une prétention unilatérale face aux pressions d’aménagement créées par la proximité du Marché Central (Zando) et de l’Hôpital Général que d’une décision actée. Les travaux de clôture et de réhabilitation sécuritaire actuellement menés par l’ICCN visent précisément à sanctuariser ce périmètre contre ces velléités d’empiétement.

Le sort du chantier ICCN-Vantara suspendu au vide

Sur le terrain, la stupeur est palpable chez les concepteurs et les bâtisseurs du nouveau zoo. Des contrats ont été signés, le transfert temporaire des animaux vers le parc de la N’Sele a été amorcé et le personnel vétérinaire a suivi des formations spécialisées.

Si les prétentions du gouvernement provincial venaient à forcer la main au pouvoir central, que deviendraient les investissements déjà injectés dans les fouilles et les fondations de la Gombe ?

Qui prendra en charge les pénalités financières et le coût colossal d’une nouvelle délocalisation vers un site dont personne ne connaît, à ce jour, la moindre coordonnée géographique ?

Quel impact sur la coopération avec la France et l’AFD ?

Cette annonce pour le moins inattendue envoie un signal particulièrement brouillé aux bailleurs de fonds et partenaires bilatéraux, à commencer par la France et l’Agence Française de Développement (AFD).

Bien que l’AFD ne finance pas directement la structure zoologique proprement dite, la France demeure le partenaire stratégique majeur de la ville de Kinshasa dans la structuration du territoire et la résilience environnementale :

Incohérence du schéma directeur : L’AFD investit massivement à Kinshasa à travers le Contrat de Désendettement et de Développement (C2D) pour renforcer le drainage des eaux, la gestion des déchets (projet TO PETOLA) et la création d’espaces publics durables. Sacrifier le principal poumon vert et historique du centre-ville au profit d’un marché générateur de déchets et de congestion routière contredit directement les axes de développement durable promus conjointement.

Risque de réputation pour les investissements étrangers : En remettant en cause un projet environnemental d’envergure en plein chantier, les autorités provinciales risquent de fragiliser la confiance des bailleurs internationaux. Si un plan d’aménagement validé par des instances nationales peut être contesté par une annonce provinciale en quelques semaines, la prévisibilité des partenariats publics-privés (PPP) et des conventions d’aide au développement se retrouve compromise.

Urgence commerciale vs Patrimoine naturel : le choix crucial

La ville de Kinshasa a indéniablement besoin d’infrastructures commerciales modernes pour résorber l’occupation anarchique des voies publiques. Mais substituer un marché à un jardin zoologique centenaire pose un problème de fond sur la vision d’avenir de la capitale congolaise.

Entre la préservation d’un patrimoine environnemental protégé par la loi et la tentation de la brique marchande au centre-ville dans une zone déjà suffisamment nantie en la matière, le gouvernement central et l’exécutif provincial devront trancher rapidement.

Faute d’un arbitrage approprié par les instances compétentes, le Jardin Zoologique de Kinshasa risque de ne devenir ni un espace de conservation moderne, ni un marché fonctionnel, mais le symbole d’un urbanisme sans âme.

Jonas Eugène Kota

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