Fait rare et politiquement significatif, des membres de la communauté banyamulenge vivant aux États-Unis ont approché l’ambassade de la République démocratique du Congo à Washington, à l’occasion d’une manifestation organisée ce lundi, pour dénoncer ce qu’ils qualifient de manipulation persistante de leur communauté par le régime rwandais.

Réunis au sein d’un comité restreint incluant notamment des représentants de Banyamulenge Global Advocacy (BGA), une organisation de plaidoyer active dans la diaspora banyamulenge sur les questions de droits, de sécurité et de représentation internationale, et de Banyamulenge Mutuality Ubumwe, une structure communautaire axée sur la solidarité, la cohésion sociale et l’entraide entre membres de la diaspora, ces Congolais ont tenu une réunion qualifiée de constructive avec l’ambassadrice de la RDC. Au cœur des échanges : la situation sécuritaire dans l’Est du pays, en particulier dans les hauts et moyens plateaux de Minembwe, ainsi que les atteintes répétées à l’intégrité territoriale congolaise.
Dans une déclaration sans équivoque, un membre de la délégation a tenu à clarifier la position de cette frange de la communauté : « Nous lui avons demandé de tout mettre en œuvre pour restaurer la paix dans l’Est de la RDC en général, et chez nous à Minembwe en particulier. Nous n’avons jamais fait appel aux militaires rwandais ni au M23 pour assurer notre sécurité. En tant que Congolais comme les autres, nous ne comptons que sur les FARDC et la PNC pour notre défense. »
Mais c’est surtout la dénonciation explicite des ingérences rwandaises qui marque un tournant dans le discours public de certains Banyamulenge de la diaspora : « Nous avons dénoncé la manipulation de notre communauté par des intérêts personnels du président rwandais Paul Kagame. Nous demandons le retour de la paix, rien que la paix. »
Une communauté au cœur d’enjeux géopolitiques depuis trois décennies
Cette prise de position intervient dans un contexte où la question banyamulenge reste l’une des plus sensibles du conflit à l’Est de la RDC. Depuis près de trente ans, cette communauté de Tutsis congolais est régulièrement instrumentalisée dans les dynamiques régionales, tant sur le plan militaire que politique.
Plusieurs analyses, y compris académiques, ont révélé une instrumentalisation récurrente de l’identité banyamulenge dans les stratégies d’influence et d’intervention du Rwanda en territoire congolais. Cette réalité, longtemps débattue dans les cercles spécialisés, est aujourd’hui de plus en plus assumée publiquement par certains membres de la communauté elle-même.
Un éclairage académique : « The Banyamulenge Soldier«

Publié aux États-Unis en septembre 2025 par University of Michigan Press, l’ouvrage The Banyamulenge Soldier: Genocide between Congo and Rwanda du politologue Christopher P. Davey apporte un éclairage particulièrement structurant sur cette question.
Basé sur des témoignages directs de combattants, le livre met en évidence un processus de socialisation politique et militaire transfrontalière, dans lequel de jeunes Banyamulenge sont exposés à des formations et à des récits idéologiques construits autour de la victimisation et de la nécessité de défense communautaire.
Sans jamais formuler d’accusation frontale, l’auteur montre comment ces mécanismes contribuent à orienter progressivement certains individus vers des engagements armés en RDC contre leur propre pays. Les témoignages recueillis décrivent une construction identitaire où la loyauté communautaire, nourrie par des récits de persécution, tend à supplanter l’appartenance nationale.
Ce travail académique rejoint, sur le fond, les préoccupations exprimées aujourd’hui par une partie de la diaspora banyamulenge, qui a décidé de reprendre le contrôle de son récit et se dissocier de toute instrumentalisation extérieure.
Guerre d’influence et manifestations controversées
Parallèlement, cependant, plusieurs sources à Washington évoquent des tentatives d’instrumentalisation de la diaspora banyamulenge dans une guerre d’influence plus large. Selon des informations recueillies par Congo Guardian de sources crédibles à Washington, l’ambassade du Rwanda aux États-Unis auraient soutenu l’organisation de contre manifestations en faveur du M23 et des Forces de défense rwandaises (RDF), tout en s’opposant à la coopération entre Washington et Kinshasa. Ces initiatives font suite à des mobilisations similaires jugées peu concluantes à Uvira peu après le retrait de la coalition RDF/M23, à Bukavu et à Goma. Des allégations font même état de mises en scène destinées à susciter l’émotion et la sympathie de l’opinion internationale, notamment à travers des simulations de détresse lors de ces rassemblements.
Dans le même temps, d’autres accusations pointent vers une stratégie visant à détourner l’attention sur les violences dans les hauts plateaux, en attribuant la responsabilité à des acteurs locaux ou régionaux, alors que certains groupes armés, dont Red Tabara – une milice tutsie burundaise soutenue par Kigali pour renverser le régime en place à Bujumbura-, sont fortement manipulées par le régime de Paul Kagame.
La mobilisation de ce lundi, organisée simultanément aux États-Unis et au Kenya, pourrait ainsi marquer un tournant. En dénonçant publiquement les manipulations dont ils sont victimes, ces Banyamulenge de la diaspora introduisent une voix dissonante dans un débat longtemps dominé par des récits polarisés. Au-delà de l’événement lui-même, cette prise de parole pose une question centrale : celle de la capacité des communautés concernées à se réapproprier leur identité politique, face aux logiques d’instrumentalisation régionale avérées.
Dans un conflit où les lignes de loyauté sont souvent brouillées, cette démarche pourrait contribuer à redéfinir les termes du débat — à condition qu’elle s’inscrive dans une dynamique durable et qu’elle soit entendue par l’ensemble des acteurs concernés.
Jonas Eugène Kota

