Invité du Space organisé sur X par le journaliste Stanis Bujakera, l’ancien gouverneur du Nord-Kivu et actuel vice-président de la commission Défense et sécurité de l’Assemblée nationale a livré un réquisitoire implacable contre quatre années d’état de siège, dénonçant l’effritement de l’autorité de l’État, les contre-performances de la gouvernance militaire et la détérioration continue de la situation sécuritaire. Mais à mesure que son accusation prenait corps, une autre question s’est imposée : celui qui dénonce aujourd’hui l’échec d’un dispositif instauré après son départ peut-il éluder le bilan de sa propre gouvernance, l’état de la province qu’il a léguée à ses successeurs et le rôle qu’il exerce depuis lors dans le contrôle parlementaire de la politique de défense ?
Au fil de son intervention, le réquisitoire contre l’état de siège s’est ainsi doublé d’un procès, plus discret mais tout aussi incontournable : celui de la responsabilité politique de son propre auteur.
Les espaces de débat sur X sont devenus, ces dernières années, de véritables tribunes où responsables politiques, experts et acteurs de la société civile confrontent publiquement leurs analyses sur les grandes crises nationales. Celui animé mercredi 5 août par le confrère Stanis Bujakera n’a pas échappé à cette dynamique.
Invité principal de cette rencontre virtuelle, Carly Nzanzu Kasivita, ancien gouverneur du Nord-Kivu et actuel vice-président de la commission Défense et sécurité de l’Assemblée nationale, y a dressé un constat particulièrement sombre de l’évolution sécuritaire dans l’Est de la République démocratique du Congo, multipliant les critiques contre la gouvernance militaire instaurée sous le régime de l’état de siège.
Mais au-delà de la sévérité de son diagnostic, cette prise de parole a également relancé une autre question, plus politique : celui qui se présente aujourd’hui comme l’un des critiques les plus acerbes de la gestion de la crise peut-il être dissocié de son propre bilan à la tête du Nord-Kivu et des responsabilités qu’il exerce depuis plusieurs années dans le contrôle parlementaire du secteur de la défense ?
Cette sortie médiatique soulève une autre question de fond : celui qui se présente aujourd’hui comme un analyste sévère de l’échec sécuritaire peut-il s’exonérer de ses propres responsabilités politiques ?
Un diagnostic sévère… mais porté par un acteur de premier plan
Le constat dressé par Carly Nzanzu est difficilement contestable, certes. Son plaidoyer en faveur de « réponses structurelles » plutôt que de solutions ponctuelles rejoint d’ailleurs une analyse largement partagée sur la complexité de la crise dans l’Est de la RDC. Pour dire qu’en fin de compte, il n’a rien affirmé qui ne soit déjà connu.
Cependant, ce diagnostic devient plus délicat lorsqu’il est formulé par un homme qui a lui-même exercé les plus hautes responsabilités provinciales avant d’occuper, depuis plusieurs années, un poste stratégique au sein de la commission parlementaire chargée précisément du suivi des questions de défense et de sécurité.
Un bilan personnel qui rattrape le discours
Carly Nzanzu Kasivita a dirigé le Nord-Kivu du 28 juin 2019 au 10 mai 2021, soit près de vingt-deux mois. Son mandat a été marqué par la détérioration généralisée de la situation sécuritaire. Une situation caractérisée par les massacres des ADF, la prolifération des groupes armés, l’épidémie d’Ebola et une forte instabilité régionale.
C’est au regard de ce sombre tableau sécuritaire sous son mandat que le Gouvernement central va considérer que les mécanismes civils classiques avaient atteint leurs limites, au point de décider l’instauration de l’état de siège.
Cette décision n’était ni le résultat d’une alternance politique ni celui d’une motion de censure. Elle traduisait la conviction des autorités nationales que la situation sécuritaire nécessitait une rupture radicale dans le mode de gouvernance.
Ce choix n’est d’ailleurs pas intervenu dans un contexte politique ordinaire. Le jour même de la proclamation de l’état de siège, en effet, le Gouverneur Nzanzu se trouvait à Beni où des écoliers observaient alors un sit-in devant la mairie pour dénoncer une insécurité devenue insupportable. Ils désiraient la paix pour pouvoir continuer à étudier.
Ce n’est pas tout. Dans plusieurs localités, les journées « villes mortes », les manifestations parfois violentes, les attaques contre les installations de la MONUSCO, la destruction de la mairie de Beni ainsi que les difficultés persistantes de circulation sur plusieurs axes routiers traduisaient une profonde crise de confiance entre les populations et les autorités.
À Goma comme dans d’autres centres urbains de la province, la dégradation des infrastructures routières alimentait également le sentiment d’un recul de l’action publique.
Aux yeux de nombreux observateurs, la province présentait déjà les caractéristiques d’un environnement hautement instable, ce qui explique que l’état de siège ait été conçu comme une réponse exceptionnelle à une situation elle-même jugée exceptionnelle, sous le mandat de Carly Nzanzu.
Autrement dit, l’état de siège est né du constat que la stratégie jusque-là appliquée n’avait pas permis d’inverser durablement la dynamique sécuritaire.
De gouverneur à contrôleur de la défense : où sont les résultats ?
L’ancien gouverneur rappelle aujourd’hui que cette mesure était insuffisante dès son lancement. Mais cette mise en garde, si elle existait effectivement, ne répond pas à une interrogation plus fondamentale : quel bilan concret laisse-t-il lui-même à la tête de la province ?
L’interrogation devient encore plus légitime au regard des fonctions actuelles de Carly Nzanzu Kasivita.Vice-président de la commission Défense et sécurité de l’Assemblée nationale, il appartient à l’une des principales structures parlementaires chargées du contrôle de l’action gouvernementale dans les domaines militaire et sécuritaire en vue des ajustements qui s’imposent.
Depuis son arrivée à cette responsabilité, quelles initiatives majeures a-t-il portées pour améliorer les conditions de vie des militaires ? Quels contrôles parlementaires a-t-il impulsés sur la logistique des FARDC ? Quelles propositions de réforme a-t-il défendues pour renforcer les capacités opérationnelles de l’armée ou améliorer la gouvernance sécuritaire ?
Sa sortie médiatique décrit avec précision les dysfonctionnements. En revanche, elle laisse largement dans l’ombre les actions qu’il aurait personnellement engagées pour y remédier dans l’exercice de ses responsabilités nationales.
Se tirer une balle dans les pieds
Son intervention soulève également une question institutionnelle qui dépasse sa seule personne. En République démocratique du Congo, le contrôle de l’action quotidienne des gouverneurs relève d’abord des assemblées provinciales, auxquelles il appartient d’exercer leur pouvoir de contrôle sur les exécutifs provinciaux.
À l’inverse, la conduite de la guerre, la politique nationale de défense, les moyens opérationnels des FARDC ainsi que le financement des opérations militaires relèvent du Gouvernement central, sous le contrôle du Parlement.
À ce titre, plusieurs interrogations s’imposent également sur son action comme vice-président de la commission Défense et sécurité. A-t-il interpellé le Gouvernement sur les moyens mis à la disposition des gouverneurs des provinces confrontées à la guerre ? A-t-il demandé des comptes sur les ressources affectées à l’état de siège, sur leur exécution budgétaire ou sur leur impact opérationnel ? A-t-il porté des propositions destinées à renforcer les capacités logistiques, organisationnelles et opérationnelles des FARDC et de la PNC ?
Autant de questions qui relèvent directement des missions de contrôle parlementaire dévolues à la commission dont il est l’un des principaux animateurs. Cette absence d’autocritique nourrit légitimement les interrogations des observateurs.
Une responsabilité qui dépasse le commentaire
Plusieurs analystes estiment que l’ancien gouverneur adopte aujourd’hui la posture confortable du commentateur alors qu’il demeure un acteur du système institutionnel chargé de traiter ces mêmes problèmes. Pour eux, en effet, il ne suffit pas de constater l’effondrement du contrôle territorial ou les difficultés des FARDC. Un responsable politique ayant exercé le pouvoir provincial puis assumant une responsabilité parlementaire dans le secteur de la défense est également attendu sur ses propres résultats, ses propositions, ses initiatives et son influence réelle sur les décisions publiques.
D’autres rappellent que la résurgence du M23 est intervenue quelques mois seulement après son départ de la province, dans un contexte où les fragilités sécuritaires accumulées au cours des années précédentes avaient déjà fortement dégradé l’environnement sécuritaire. Or le Nord-Kivu remis aux autorités militaires en mai 2021 était loin d’être une province stabilisée.
Les massacres de civils se poursuivaient dans le Grand Nord sous les attaques répétées des ADF, tandis que les territoires de Masisi, Rutshuru, Walikale et Lubero étaient le théâtre d’une forte activité de groupes armés locaux et étrangers.
L’autorité de l’État y étaient déjà sérieusement érodée, au point que le gouvernement central décidera de suspendre les institutions provinciales civiles pour instaurer un régime d’exception.
L’état de siège ne succède donc pas à une province pacifiée, mais à une situation sécuritaire que Kinshasa juge suffisamment préoccupante pour justifier une mesure exceptionnelle.
Si donc Carly Nzanzu doit soutenir que l’administration militaire n’a pas atteint les objectifs qui lui étaient assignés, il doit commencer par reconnaître qu’elle a pris son relais à lui Nzanzu dans un contexte déjà fortement dégradé. Les offensives ultérieures du M23 se développeront ainsi sur un terrain marqué par des vulnérabilités préexistantes, dont plusieurs observateurs estiment qu’elles constituent une part de l’héritage laissé par la gouvernance civile de l’époque.
Sans faire de Nzanzu l’unique responsable d’une crise aux causes multiples et anciennes, cette chronologie rappelle qu’il ne peut raisonnablement s’exonérer de la part d’héritage laissée par sa propre gouvernance. Les difficultés rencontrées par l’administration militaire ne sont pas apparues dans un vide institutionnel ; elles se sont greffées sur des fragilités préexistantes qui avaient motivé, dès mai 2021, le remplacement des autorités civiles par une administration d’exception.
Carly Nzanzu fouetté par son propre bilan
Au-delà des responsabilités partagées dans une crise ancienne et multiforme, cette chronologie conduit à une interrogation politique : lorsqu’un ancien gouverneur devenu dirigeant d’une commission parlementaire stratégique dresse aujourd’hui un réquisitoire contre la situation sécuritaire, peut-il faire abstraction de la situation qu’il a lui-même laissée au moment de quitter ses fonctions ?
La controverse dépasse ainsi le seul bilan de l’état de siège. Ce régime d’exception procède avant tout d’une décision du pouvoir central dans l’exercice de sa compétence constitutionnelle en matière de défense nationale. Son pilotage, son financement et l’évaluation de ses résultats relèvent essentiellement des institutions nationales.
Dès lors, la critique formulée par l’ancien Gouverneur Kasivita renvoie inévitablement aux choix opérés par l’État central. Mais elle appelle également une autre question : quel rôle le vice-président de la commission Défense et sécurité de l’Assemblée nationale a-t-il lui-même joué dans le contrôle de cette politique, dans l’interpellation du Gouvernement sur les moyens affectés aux FARDC et aux provinces sous état de siège, ou encore dans l’évaluation des ressources mobilisées pour soutenir l’effort de guerre ?
Au-delà des polémiques, une évidence demeure : la gravité de la crise dans l’Est exige davantage que des diagnostics, aussi pertinents soient-ils. Elle appelle des responsabilités assumées, un contrôle parlementaire exigeant et des résultats mesurables.
C’est sans doute là que réside le principal paradoxe de cette sortie médiatique. Les constats dressés par Carly Nzanzu sur l’ampleur de la crise rejoignent largement ceux de nombreux Congolais. Mais en politique, la crédibilité d’un réquisitoire dépend aussi du bilan de celui qui le prononce.
Ancien gouverneur d’une province qu’il a quittée au moment où l’État jugeait nécessaire d’y substituer une administration militaire, aujourd’hui vice-président de la commission parlementaire chargée de contrôler la politique de défense, il ne peut se placer uniquement dans la posture de l’observateur ou du procureur.
Au prétoire de Stanis Bujakera, Carly Nzanzu Kasivita pensait peut-être instruire le procès de l’état de siège. Mais en choisissant d’exposer publiquement les insuffisances de la gouvernance sécuritaire sans répondre aux interrogations sur son propre héritage politique et sur son action au sein des institutions nationales, c’est finalement une autre question qui s’est invitée au débat : celle de la responsabilité des dirigeants face à une crise qu’ils ont, à des degrés divers, eu la charge de prévenir, de gérer ou de corriger. Car avant de juger les autres, la politique impose d’abord de rendre compte de soi-même.
Jonas Eugène Kota

