Les médias congolais s’invitent désormais dans le contrôle citoyen des processus de paix. Dans un premier rapport inédit publié mardi à Kinshasa, le COMOSA, un nouveau collectif de journalistes et organisations des médias congolais qui effectuait sa première sortie, évalue la mise en œuvre de l’Accord de Washington à 31 %, pointant retards sécuritaires, fragilité politique et incertitudes sur l’avenir du processus; révélant un processus engagé mais encore fragile, mais soulignant que la crédibilité de l’accord dépend de la capacité des parties à transformer les engagements diplomatiques en mesures irréversibles, vérifiables et centrées sur la sécurité des populations civiles.
Une première dans l’histoire médiatique et citoyenne de la République démocratique du Congo. Le Collectif des associations et des professionnels des médias pour le suivi de l’Accord de paix de Washington (COMOSA) a rendu public, ce mardi à Kinshasa, son premier rapport d’observation sur la mise en œuvre de l’Accord de paix signé le 17 juin 2025 entre la RDC et le Rwanda.
Ce document, qui couvre la période allant de juin 2025 au 2 mars 2026, constitue la première initiative structurée menée par des journalistes et organisations professionnelles des médias de la RDC pour évaluer l’application d’un accord de paix majeur dans le pays.
Au terme de près de dix mois d’observation, l’évaluation globale dressée par le rapport est prudente : la mise en œuvre de l’Accord de Washington est estimée à environ 31 %.
Selon les auteurs du document qui a été présenté par Jonas Eugène Kota, expert et chargé des projets du COMOSA, ce taux reflète un processus institutionnellement engagé mais encore fragile, marqué par un écart notable entre les engagements politiques et leur application concrète sur le terrain.

Une mise en œuvre contrastée
L’analyse du rapport, qui est un rapport de constat, repose sur une comparaison entre les engagements contenus dans l’accord et les actes réellement posés par les parties signataires.
Plusieurs tendances ressortent :
Le volet institutionnel enregistre le niveau d’avancement le plus significatif, avec 70 % de réalisation, notamment grâce à la mise en place du mécanisme conjoint de coordination sécuritaire et à la tenue de réunions entre états-majors.
Le pilier sécuritaire, en revanche, demeure fortement en retard, avec 20 % de réalisation seulement. Le rapport cite notamment la persistance d’activités de groupes armés tels que le M23 et ses soutiens rwandais, ainsi que les tensions survenues fin 2025 – début 2026 autour de la ville d’Uvira.
Le rapport évoque également les sanctions américaines du 2 mars 2026 contre l’armée rwandaise et quatre de ses officiers, accusés de soutien au M23, comme un signal révélateur des fragilités persistantes du processus.
Sur le plan économique, l’avancement reste également limité. Le cadre d’intégration économique régionale prévu dans l’accord n’atteint que 15 % de mise en œuvre, les projets conjoints restant pour l’essentiel au stade déclaratif.
Enfin, le niveau de confiance politique entre les parties est évalué à 20 %, dans un contexte marqué par la multiplication des cadres diplomatiques parallèles — Washington, Doha et Lomé — qui, selon les auteurs du rapport, témoignent à la fois d’une mobilisation internationale et d’une certaine fragmentation des efforts de médiation.
Au-delà du constat chiffré, le rapport insiste surtout sur les engagements majeurs qui restent à concrétiser pour préserver la crédibilité du processus de paix.
Sur le plan sécuritaire, les observateurs du COMOSA estiment que le retrait complet et vérifiable des forces étrangères ainsi que le démantèlement effectif des groupes armés restent largement incomplets. Le collectif recommande notamment le renforcement de mécanismes indépendants de vérification et de surveillance, dotés de capacités d’alerte et d’investigation capables de prévenir de nouvelles escalades militaires.
Sur le plan politique et diplomatique, le rapport souligne la nécessité de mieux articuler les différentes initiatives en cours, notamment celles de Washington, Doha et Lomé. Cette clarification apparaît indispensable, selon les auteurs, pour éviter les chevauchements et renforcer la cohérence stratégique du processus de paix.
Le volet économique constitue également un défi majeur. Les experts du collectif plaident pour la transformation rapide des engagements déclaratifs en projets économiques conjoints et visibles, notamment dans le domaine de la traçabilité des ressources naturelles et de la sécurisation des corridors économiques transfrontaliers, mais cela ne peut être possible que dans un environnement apaisé.
Le COMOSA recommande par ailleurs une coordination renforcée entre partenaires internationaux et acteurs africains, afin de garantir une approche cohérente et fondée sur des résultats concrets et vérifiables.
Dans sa conclusion générale, le rapport souligne que l’Accord de Washington demeure indéniablement, près de dix mois après sa signature, un cadre diplomatique structurant et porteur d’une opportunité stratégique pour la stabilisation de la région des Grands Lacs. Toutefois, les développements sécuritaires récents, notamment autour d’Uvira et les sanctions américaines contre l’armée rwandaise, ont mis en évidence la fragilité persistante de sa mise en œuvre.
Avec un taux global estimé à 31 %, le processus apparaît ainsi engagé mais encore instable, marqué par un écart important entre les engagements politiques et leur traduction effective sur le terrain.
Selon les auteurs du rapport, la crédibilité de l’accord dépend désormais de la capacité des parties à transformer les engagements diplomatiques en mesures irréversibles, vérifiables et centrées sur la sécurité des populations civiles.
Une initiative citoyenne des médias

Avant la présentation du rapport, Tshivis Thivuadi, Secrétaire exécutif du COMOSA, a expliqué que la création du collectif répond à une volonté des professionnels des médias d’assumer pleinement leur responsabilité dans les dynamiques de paix. Il a fait savoir que le collectif est une initiative citoyenne réunissant journalistes, responsables de médias, représentants d’organisations professionnelles et juristes, engagés depuis plusieurs années dans la défense de la liberté de la presse et du droit à l’information en RDC.
« En tant que journalistes et citoyens, nous sommes témoins de la grave crise sécuritaire et humanitaire qui frappe l’est du pays depuis plus de trois décennies », a-t-il rappelé. Cette situation, marquée par des millions de morts, des déplacements massifs de populations et la destruction d’infrastructures, a également frappé les médias eux-mêmes, dont plusieurs ont été réduits au silence dans les zones occupées par des groupes armés.
Dans ce contexte, a-t-il expliqué, l’émergence des processus diplomatiques visant au retour de la paix — notamment les accords de Washington et de Doha — a créé un besoin d’observation indépendante et citoyenne.
Une genèse issue d’un séminaire stratégique
La création du COMOSA remonte à un séminaire-atelier de haut niveau organisé du 18 au 20 juillet 2025 à Kinshasa. Cette rencontre, consacrée à l’engagement stratégique des médias dans le suivi de l’Accord de Washington, avait réuni plusieurs acteurs du secteur médiatique avec la participation du ministère de la Communication et Médias ainsi que du Conseil supérieur de l’audiovisuel et de la communication (CSAC).
À l’issue de ces travaux, les participants ont décidé de mettre en place une structure d’observation médiatique indépendante chargée de suivre la mise en œuvre des accords de paix.
Les missions du collectif
Le COMOSA s’est assigné plusieurs missions, notamment celles de vulgariser les accords de paix auprès du public à travers les médias ; former les journalistes aux enjeux de la paix, de la justice et de l’intégration régionale ; développer des mécanismes d’alerte précoce médiatique sur les signes de résurgence des conflits ; promouvoir une culture de paix à travers débats, émissions et publications dans la presse.
L’objectif est également de contribuer à un débat public informé et apaisé, en limitant les risques de désinformation et de polarisation autour des processus de paix.
Une composition représentative du secteur médiatique
Le collectif rassemble des personnalités et institutions du monde des médias congolais. Parmi les membres cités lors de la présentation figurent notamment Kibambi Shintwa, directeur de la télévision Numérica ; Michel Museme Diawe, directeur de Media Plus ; Willy Kalengayi de Géopolis ; Kamanda wa Kamanda, président de l’Union nationale de la presse du Congo ; Nicaise Kibel’Bel, journaliste, expert des questions de l’Est et éditeur du journal Les Coulisses ; Jonas Eugène Kota, expert, chargé des projets du COMOSA et directeur du media en ligne Congo Guardian ; Maître Trésor, juriste et avocat ; Ali Kalonga, président du Conseil d’administration de l’ACP ; Rose Masala, présidente de l’Union congolaise des femmes des médias (UCOFEM).
Selon Tshivis Thivuadi, le collectif se veut ouvert à toute personne ou organisation partageant ses objectifs, afin de renforcer la légitimité de ses analyses et d’accompagner les processus de paix en cours. « Nous avons voulu être le plus représentatif possible pour que nos rapports puissent servir d’appui crédible aux processus engagés », a-t-il conclu.
Jonas Eugène Kota

