Anagrammes ou figures de style aussi enjoliveurs qu’enjôleurs, quand la diplomatie recycle, les médiateurs applaudissent et le conflit se porte comme un charme…
Par Jonas Eugène Kota
Doha aura décidément tout vu : des gratte-ciel défiant la gravité, des stades climatisés en plein désert… et désormais un « cadre d’accord » qui réussit l’exploit diplomatique de réinventer la roue en lui changeant simplement l’ordre des mots.
On croyait avoir tout lu depuis les accords-cadres, accords de cessez-le-feu, feuilles de route, engagements mutuels et mécanismes conjoints des quinze dernières années entre Kinshasa et les diverses répliques du M23. Mais non : le Qatar nous a livré son chef-d’œuvre — le recyclage le plus élégant de l’histoire des Grands Lacs.
Les médiateurs, visiblement fiers de leur nouveau-né, parlent d’un « tournant décisif ». On les comprend : après avoir investi salles de conférence, cafés arabes et tapis persans, il fallait bien trouver quelque chose à célébrer.
Mais une lecture serrée du texte révèle surtout un talent remarquable : celui de dire à nouveau ce qui a déjà été dit partout, tout le temps, depuis Goma 2009 jusqu’à Nairobi 2022, en passant par Kampala 2013.
Échange de prisonniers ? Déjà fait.
Retour des réfugiés ? Déjà promis.
Restauration de l’autorité de l’État ? Déjà annoncée.
Mesures de confiance ? Déjà juré.
Fin de la propagande haineuse ? Déjà clamée.
Mécanisme de surveillance du cessez-le-feu ? Déjà imaginé, oublié, ressuscité, ré-enterré.
On croirait lire une compilation Greatest Hits des accords passés, retravaillée en version “Deluxe Doha Edition”. Même la reconnaissance du rôle des médiateurs internationaux ne surprend plus : depuis quinze ans, les mêmes acteurs internationaux reviennent comme dans un mauvais feuilleton dont on connaît déjà tous les rebondissements, mais qu’on regarde encore par curiosité.
Le « cadre d’accord » se présente comme opérationnel, mais ne contient ni date, ni contrainte, ni calendrier, ni séquençage, ni mécanisme de sanction, ni innovation institutionnelle. Rien. Du sable fin, certes bien tamisé, mais du sable tout de même.
On aurait espéré, au moins, l’annonce d’un organe nouveau doté d’un pouvoir réel. À défaut, on se retrouve avec l’éternel rituel : un comité conjoint qui surveillera un cessez-le-feu que personne ne respecte, encadré par des acteurs internationaux dont l’autorité s’arrête là où commencent les vraies questions géostratégiques.
Mais la diplomatie adore les illusions utiles. Alors les médiateurs enjolivent. Ils parlent de « progrès historiques ». Ils célèbrent leur victoire textuelle. Ils prolifèrent les adjectifs enthousiastes pour maquiller l’essentiel : le cadre de Doha ne change absolument rien aux dynamiques de puissance sur le terrain. Les armes parlent toujours plus fort que les communiqués, et les accords sans sanctions tiennent autant qu’un château de sable sous la marée.
Et pourtant, le titre est réussi : on passe de l’« accord-cadre » au « cadre d’accord ». Une magnifique innovation linguistique — qui aurait presque de quoi tromper un lecteur pressé, voire un diplomate distrait.
Mais une fois les mots retournés, dépoussiérés et replacés dans le désert qatari, on découvre que rien n’a avancé, sinon le marketing de la médiation.
Doha aura donc accouché d’un texte qui brille par sa forme, mais sonne creux dans le fond. Le conflit, lui, continue d’avancer — malheureusement plus vite que les accords qu’on prétend signer pour le résoudre.

